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Gwenaëlle Aubry
La Folie Elisa
Mercure de France, 2018
Elles cherchent la chair de la perte, la chair du vide, la chair de l’abandon, elles l’ouvrent comme un fruit, elles y plantent leurs dents. Mourir est un art, comme tout le reste : elles le savent aussi. Elles contrarient leur chute par la vitesse. Elles se quittent avec passion. Elles ont en commun un art de la fugue intérieure, de multiples tangentes. Elles sont mortes plusieurs fois (je les regarde tomber). Elles vont finir par se relever (je les vois qui se battent). Elles sont construites sur des sols instables, glissants, poinçonnés. Leur volume intérieur est impressionnant, du dehors on ne pourrait le soupçonner.
Janvier 2015-janvier 2016. Quatre femmes quittent la scène, prennent la fuite : Emy Manifold, une rock star anglaise, Irini Santoni, une sculptrice grecque, Sarah Zygalski, une danseuse berlinoise, Ariane Sile, une actrice française. Grandes amoureuses, «petites folles», comme Duras le disait de Lol V. Stein, elles ne se connaissent pas mais sont reliées par un graffiti énigmatique, SMA. Une maison les accueille, des chambres claires où recomposer les figures de leur vie, une chambre noire où résonne la fureur du monde. Que faire quand on porte en soi des ruines et des gravats et que la terre se couvre de murs et de barbelés? Où est l’asile? Comment construire l’hacienda?
Bleue
Paru le 23/08/2018
Genre : Littérature française
144 pages - 140 x 205 mm
EAN : 9782715248502
ISBN : 9782715248502
librairie mollat
Gwenaëlle Aubry
présente son ouvrage La Folie Elisa.
Sélection Presse
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REVUE DE PRESSE
LIVRES HEBDO - 23 août 2018
LE MATRICULE DES ANGES - Septembre 2018
AOC - 4 septembre 2018
L'HUMANITÉ - 11 septembre 2018
TÉLÉRAMA - 12 septembre 2018
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 8 novembre 2018
LE POINT – 13 novembre 2018
LIBÉRATION - 17/18 novembre 2018
LE NOUVEL OBSERVATEUR
8 novembre 2018
Les reines de la nuit
Dans La Folie Elisa, quatre révoltées se réfugient dans une maison aux allures d'asile, au lendemain des attentats de 2015.
On pense au chœur antique des Bacchantes. Ou à un groupe de rock féminin, tendance Riot grrrl, après dislocation. Ou aux Ukrainiennes, poing levé et seins nus, de Femen. Ou aux suppliciées d'une pièce de l'Anglaise Sarah Kane, qui s'est suicidée, à 28 ans, dans une chambre d'hôpital, après avoir écrit 4.48 Psychose.
Les quatre femmes que la romancière et philosophe Gwenaëlle Aubry, fille d'un professeur de droit maniaco-dépressif (Personne, prix Femina 2009), accueille dans son livre sont en effet des errantes en transe, des révoltées hallucinées, des «filles de la fuite et de la perte», des « passe-murailles », des « runaway girls ». Elles ont quitté leur pays, laissé derrière elles des amours tumultueuses, abdiqué leur art, marché sans se retourner, et elles se découvrent, comme s'accordent des instruments, dans une maison aux allures d'asile, qu'entourent de grands arbres nus et que borde une rivière.
Grand livre du chaos
Dans cette maison, qui s'appelle d'ailleurs Folie, chacune d'entre elles va raconter son histoire. Arrive Emy Manifold, une rock star anglaise, qui s'est produite dix fois au Bataclan, et a décidé que plus jamais elle ne monterait sur scène. Et puis Sarah Zygalski, une danseuse berlinoise, passée par New York et Jérusalem, qui a réapprivoisé, après un attentat, son corps tatoué d'oliviers. Et encore Ariane Sile, une actrice française, qui était Ysé dans Partage de midi, à l'Odéon, et a soudain cessé de jouer pour apostropher le public, lui demander de se réveiller, d'ouvrir les yeux : « (...) le monde court vers le pire et se couvre de murs et vous, vous restez là, invisibles, passifs et muets, êtes-vous donc aveugles aussi, tout explose et se clôt (...) »
Enfin, Irini Santoni, une sculptrice grecque, qui porte en elle «une maison effondrée» et qu'on surnomme «la fille de la folle».
Elles ne se connaissent pas, mais ont en commun un mystérieux code secret, «SMA»(«Save Me Angel?», «Suck Me Angel?»), graffité sur les murs des grandes villes, et d'être traumatisées par les tragédies de l'Europe moderne: attentats terroristes, naufrages de migrants sur une mer devenue «un cimetière», montée contagieuse et vertigineuse de l'extrême droite, érection de murs de barbelés à lame, faillite financière et morale des plus vieilles démocraties.
Autant de drames dont les dépêches alarmistes rythment et blessent ce grand livre du chaos. Il est porté par une prose incandescente, claudélienne, où poésie rime avec folie, traversé par des images d'une violence rare, bousculé par de «grandes rafales de vie», et incarné par des femmes qui résistent, se battent et finissent par se relever. Elles sont très fortes. Gwenaëlle Aubry, aussi.
Jérôme Garcin
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 8 novembre 2018
TÉLÉRAMA
12 septembre 2018
Ce sont des filles en fuite, qui se sauvent pour trouver leur salut. Quatre femmes, artistes en révolte, en recherche de « grandes rafales » de vie : Emy, rock star britannique, Irini, sculptrice grecque, Sarah, danseuse berlinoise, et Ariane, comédienne française. Quatre filles que leur art ne protège plus, arme aujourd’hui impuissante face à la violence du monde. Chacune à leur façon, elles ont abandonné. « Nous portons tous en nous une maison effondrée, tu ne crois pas ? » interroge Irini.
Le texte, urgent, syncopé, brûlant, puissamment imagé, met en mouvement les corps et les gestes. Et donne à entendre les voix de ces femmes blessées, border line, qui rappellent les figures mises en scène par Gwenaëlle Aubry dans ses précédents livres, Perséphone ou Sylvia Plath. Des voix comme des échos, des bribes de vie, recueillis par L., qui a hébergé ces quatre filles dans sa maison « perdue au bord d’une rivière », la Folie Elisa, anagramme d’asile. Et « Folie, du latin folia, feuille ».
Le texte, cet asile de feuilles, se structure de manière théâtrale. Le décor est composé de quatre chambres, minutieusement décrites, qui ont abrité chacune des femmes. Toutes interviennent trois fois : trois actes composés de quatre scènes, l’ensemble rigoureusement organisé pour mieux faire ressortir le chaos du dehors, ce monde de l’année 2015, attentats, montée de l’extrême droite, drame des migrants, érection de murs. Et qui surgit dans le texte à travers trois chapitres intitulés « camera obscura », chambres noires composées de dépêches d’agences et de titres de presse. Ces femmes, qui « portent haut le flambeau des grandes amoureuses », ont toutes cherché refuge dans les bras des hommes, mais, comme l’art, l’amour peut-il suffire en ces temps de fureur ? Vient le moment où il faut choisir entre le dedans et le dehors. L’asile comme prison ou lieu d’accueil, repli sur soi ou bien ouverture à un monde qui reste à construire, et que la fin du livre, magnifiquement inspirée, laisse entrevoir et espérer : « une demeure libre d’amarres où, rois et reines, vous trônerez tous, et sans sujets ».
Michel Abescat
TÉLÉRAMA - 12 septembre 2018
LIVRES HEBDO
23 août 2018
« Runaway girls »
Gwenaëlle Aubry tisse les vies de quatre femmes irradiées par la folie du monde.
Quatre femmes dans quatre chambres d'une maison « perdue au bord d'une rivière, sous de vieux arbres nus », portant le nom de « Folie, du latin folia, feuille ». Quatre femmes en fuite qui ont trouvé refuge chez « L. » qui va les accueillir pendant un an, de janvier 2015 à janvier 2016. Une rock star anglaise, une sculptrice grecque, une comédienne parisienne et une danseuse à Berlin qui vont partager ce lieu asile et raconter leur histoire.
Elles ne veulent pas qu'on dise d'elles qu'elles sont artistes. L'art pourtant est ce qui les a construites, ce qui a canalisé leur énergie vitale, donné forme à leur cri, leur profonde révolte. Cet art viscéral avec lequel elles ont rompu aussi, brutalement. Sur les champs de bataille de chacune d'elles, il y a des hommes intensément désirés. Et un graffiti sur un mur, trois lettres calligraphiées, comme un message commun aux interprétations multiples.
L'hôtesse qui a ouvert sa porte à ces quatre « runaway girls » les décrit ainsi : « L'envers et l'endroit, elles distinguent mal. Elles portent leur peau comme un gant retourné. À l'intérieur d'elles, je vois : des empreintes, beaucoup d'empreintes. Des fêtes somptueuses et des tas de cendres. Un Non acharné. Elles sont très belles (ou l'ont été). Elles sont maladivement jeunes. Elles ne veulent pas plaire (elles font tout pour déplaire) : juste être aimées, juste absolument aimées. Et alors se donner tout entières et tout droit. »
La philosophe romancière Gwenaëlle Aubry écrit une nouvelle fois avec ce son travaillé à l'oreille, ardent, poétique, syncopé, sur les femmes qui dévissent, qui chutent. L'auteure de Lazare mon amour (L'Iconoclaste, 2016), une évocation de Sylvia Plath, et de Perséphone 2014 (Mercure de France, 2016), « une mytho-biographie », disait-elle, accompagne dans leurs élans et leurs gouffres ces héroïnes d'excès, assoiffées, affamées, amoureuses à corps perdu, « droguées dans l'âme ». Celles qui se laissent rapter, celles qui prennent de face et expérimentent dans leur chair la violence sans frontières du monde. Ici, explicitement contemporain et très réel, c'est un monde d'attentats, de murs, de barbelés… Et peut-être que ces quatre incandescentes, anges descendus aux enfers, ne sont-elles que les différents visages d'une seule et même folie, la folie des créatrices qui cherchent leur maison, « l'hacienda », cette « demeure libre ».
Véronique Rossignol
LIVRES HEBDO – 23 août 2018
LE MATRICULE DES ANGES
Septembre 2018
« Les fastes de la perte »
Qu'elle sculpte, danse, chante ou joue, chacune des héroïnes de La Folie Elisa a rencontré son point de ravage avant d'en faire un point d'incandescence.
Elle traduit les silences qui parlent à l'intérieur des corps de celles qui veulent vivre à bout de souffle, Gwenaëlle Aubry. Des âmes sœurs qui veulent être tout et rien à la fois, qui inventent leur destin, détestent la quotidienneté, provoquent les signes, ont soif d'intensité sauvage.
Elles sont quatre à qui Elisa a ouvert les portes de sa maison noyée dans les arbres et baptisée « La Folie ». Quatre qu'elle va héberger et qui, à tour de rôle, vont lui raconter leur histoire. Quatre qui ont dit non, qui ont un jour refusé de s'en laisser plus longtemps conter, quatre « folles » pour reprendre le terme dont la junte militaire qualifia les Mères qui, à Buenos Aires, tournaient en rond sur la place de Mai pour réclamer leurs « disparus ». Quatre qui, dans un monde qu'ensanglantent les attentats et qui se couvre de murs et de barbelés, ont décidé de se défaire des murs qui étaient en elles. Et chacune de dire comment et pourquoi elle en est venue à les abattre, à rouvrir tous ces mondes fermés.
Toutes — Emmy, une rock star anglaise, Irina, une sculptrice grecque, Sarah, une danseuse berlinoise et Ariane, une actrice française — ont fui et fait de l'excès la seule condition de leur existence. « Ce qu'elles veulent : des commencements. De grandes rafales de vie. » Toutes ont connu des états extrêmes et des déflagrations, l'appétit des autres et leur puissance de dévoration, la perte d'une chose chère et du bloc de temps, du bout de mémoire, du fragment symbolique qui lui étaient attachés. « Elles connaissent par cœur les recoins de la perte. » C'est dire que toutes ont connu la descente, la chute, l'égarement.
Devenues des bateaux ivres, elles ont rendu leur vie au danger, erré — chacune à leur façon — sur les lignes de fuite d'un absolu qui n'est que la quête d'un renouvellement de l'être. Laissant derrière elles les contraintes, les limites, les barrières, elles se sont comme envolées, leur manière à elles de faire un pied de nez à « l'étroite arène sociale », à tous les codes, aux allégeances, à la logique de guerre qui somme chacun de choisir son camp. « Elles ne veulent pas plaire (elles font tout pour déplaire) : juste être aimées, juste absolument aimées. Et alors se donner tout entières et tout droit. » Une forme de déliaison, une façon de marcher à contretemps qui met en lumière leur vrai visage. « Elles sont pleines de portes secrètes, de chambres noires, de cryptes, d'escaliers dérobés. » Un désajustement, une volonté de faire migrer les désirs les plus fous vers la vie, qui permettront, à la chanteuse, de vivre les « alternances de rage et de douleur » qu'elle cherchait depuis toujours ; à la sculptrice de comprendre qu'il ne faut pas construire mais « sculpter la démolition, donner forme à la destruction » ; à la danseuse, qu'elle cherchait la dépendance extatique, l'homme en lequel elle pourrait adorer sa perte ; à l'actrice de saisir que le théâtre peut être ce lieu de renversement où l'illusion devient réalité. Une chute qui ne pouvait que préparer le corps à des passions où vivre s'excède en jouir, et où se multiplient « ces instants souverains où les corps font sécession, opposent à la loi du monde le miracle de leur rencontre, l'insolence de leur don, et leur joie triomphale ».
C'est tout cela — la volupté soufrée de la perte, le fond ténébreux du désir, les bords incertains de nos abîmes intérieurs et leur imprévisible profondeur, la beauté convulsive de ces « filles de la fuite et de la perte » ainsi que leur continuelle aspiration vers quelque chose de toujours plus haut — que Gwenaëlle Aubry sait dire à merveille.
Richard Blin
LE MATRICULE DES ANGES - Septembre 2018
L'HUMANITÉ
11 septembre 2018
« Fuir pour construire une hacienda »
Gwenaëlle Aubry bâtit un refuge de papier pour quatre femmes dans un monde en convulsion.
C'est l'histoire de quatre femmes en fuite, prises dans la tourmente d'une année sous tension. Des femmes libres, artistes et amantes, unies secrètement par un énigmatique graffiti : SMA. Quatre personnages de roman, des « petites folles », comme Duras appelait Lol V. Stein, enveloppées par la voix d'une narratrice nommée L.
Elles s'appellent Emy Manifold, Sarah Zygalski, Ariane Sile et Irini Santoni. Entre janvier 2015 et janvier 2016, leur vie va basculer. Emy, une tumultueuse rock star anglaise, décide d'arrêter la scène après la fusillade du Bataclan. Sarah, née en Israël, a été victime d'un attentat-suicide et a refusé de faire son service militaire, avant de devenir danseuse à Berlin. À Paris, Ariane, une comédienne française, joue Ysé dans Partage de midi, de Claudel, le rôle qui l'a fait connaître. Irini, une sculptrice grecque, voit son monde s'effondrer quand son père lui annonce la vente de la maison familiale de Patmos.
Une conversation souterraine
Dans les livres de Gwenaëlle Aubry, les mots sont souvent polysémiques. Personne, biographie éclatée d'un père atteint de troubles bipolaires, jouait sur le double sens du mot, à la fois l'individu et celui qu'on ne peut pas nommer. Suivant en parallèle le parcours de deux jeunes filles, une Israélienne et une Palestinienne séparées par la situation politique, Partages mettait au jour un possible territoire commun. Dans ce nouveau roman, la folie désigne à la fois les troubles mentaux dont fut atteinte Sophia, la mère d'Irini, et la feuille, du latin « folia ». Citant en exergue la Maison des feuilles, de l'Américain Marc Z. Danielewski, Gwenaëlle Aubry imagine une chambre obscure, un double fond qui contient les convulsions politiques récentes : les attentats de Paris, les migrants noyés en mer, la fermeture des frontières et la montée des extrêmes en Europe.
Séparé en deux parties, un long « dedans » et un bref « dehors », ce roman dense et superbement écrit tisse une conversation souterraine entre quatre femmes incandescentes, reliées par leurs amants, leurs fractures intimes et leur désir de liberté. Pour ces « filles de la fuite et de la perte », lancées au grand galop, Gwenaëlle Aubry bâtit une hacienda de mots, une « demeure libre d'amarres » où trouveront refuge tous les hommes et les femmes jetés sur les routes par la violence d'un monde devenu fou.
Sophie Joubert
L'HUMANITÉ - 11 septembre 2018
LIBÉRATION
17/18 novembre 2018
« Gwenaëlle Aubry, scènes de rupture »
Quatre femmes quittent leur vie d'artiste et se retrouvent à la Folie Elisa
Entrez, nous dit-elle. Entrez, leur dit « L », entrez dans ma maison. De janvier 2015 à janvier 2016, quatre femmes quittent la scène au sens propre et au figuré. Toutes artistes, elles ont pris possession d'une chambre dans la « Folie Elisa ». Emy la rockeuse au premier étage au fond du couloir, Sarah la danseuse à son autre bout, Ariane la comédienne au rez-de-chaussée et Irini la sculptrice entre la chambre d'Ariane et la cuisine. Cette disposition des lieux fournit un cadre concret à ces esprits fêlés et tourmentés qui semblent se retirer du monde. C'est le modèle d'une vraie demeure, utilisée dans la fiction et comme une métaphore : « La folie Elisa, c'est le vrai nom d'une maison perdue, où j'ai travaillé, où j'ai écrit et dont on s'est aperçu un jour en poussant le portail qu'elle s'appelait l'asile de la folie. Elisa c'est non seulement l'anagramme mais le palindrome du mot asile », dit Gwenaëlle Aubry à Libération.
Fosse aux regards.
La première voix, Emy, donne immédiatement la tonalité du récit. Elle a arrêté ses concerts après les attentats du 13 Novembre. « Le Bataclan c'était ma maison, tu comprends, on y a joué quoi, dix fois, des premières parties. » Chacune de ces femmes relate ainsi une confrontation à la réalité qui l'a fait un jour basculer, comme si les fondations rassurantes élevées autour d'elles s'étaient effondrées. Ainsi Ariane, 45 ans, choisie par un metteur en scène pour interpréter Ysé dans le Partage de midi, explose-t-elle le couvercle social en direct, au troisième acte, sur le plateau de l'Odéon. Une décompensation, dirait peut-être un psychiatre. Ariane s'est avancée face à la fosse des regards, a largué le texte de Claudel et pris la main. « Parlez, je vous en prie, ne croyez-vous pas qu'on pourrait se parler, vous et moi, se dire un peu la vérité, lâcher les mots d'emprunt, après tout nous sommes vivants, nous nous regardons dans les yeux, savez-vous ce que c'est, vous, quand on vous fourre une âme avec la vôtre, un murmure a parcouru la salle, des sièges ont claqué. »
Pas de pathos dans ces expériences de rupture, les voix de ces femmes sont fermes, sans regrets ou nostalgie. Elles ont été traversées dans leur quotidien par les sinistres hoquets de la société, et font l'expérience de la sidération. Dans de courts chapitres que l'auteur a intitulés Camera obscura (soit chambre noire), défilent des sortes d'alertes d'actualité : « NAUFRAGE DE 800 MIGRANTS EN MÉDITERRANÉE. FINLANDE. L'extrême droite arrive deuxième lors des élections législatives. » Gwenaëlle Aubry, qui aime le jeu, fait alterner en quelque sorte la chambre claire de ces quatre sensibilités à fleur de peau avec la chambre obscure de cette folie de notre temps, contenue dans des annonces lapidaires. Le contraste paraît d'autant plus fort que la rythmique des témoignages féminins a la vitalité de la pensée en mouvement, totalement en tension. Une puissante sensualité s'en dégage aussi : les rencontres amoureuses, leur puissance érotique et les dialogues avec le corps des hommes ont une importance majeure dans leur vie. Peut-être trop ? « Elles s'éprennent, elles se laissent prendre. À travers les hommes elles s'emparent d'une région du monde. Les hommes sont pour elles de formidables accélérateurs de la perte. Les hommes sont pour elles d'inégalables corps conducteurs. »
Signes de piste.
C'est le dérèglement du rapport entre intérieur et extérieur qui intéresse la philosophe Gwenaëlle Aubry. La Folie Elisa se réfère à la Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski. « Tout le livre est une maison des feuilles, nous dit-elle. Et folie vient du latin folia, feuille. Il suffisait de déplier le nom de cette maison, pour ouvrir le livre. » La folie hante l'ouvrage. La mère d'Irini, la belle et fantasque Sophia, a fini à l'asile, or une Sophia (sagesse) peut-elle être folle ? Gwenaëlle Aubry multiplie les signes de piste, peut-être parce que signifier c'est reprendre prise sur le réel. Vers la fin du roman, elle cite Ivan Chtcheglov : « À l'orée du matin, ces monuments ouverts, ces rues navigables, ces dimensions dévoyées, elles sont pour toi qui ne les as pas connus. Et la chambre qui dit tant et ne conserve rien. » Il faut donc la quitter cette chambre et aller, comme il disait aussi, « construire l'hacienda », la nouvelle utopie du dehors.
Frédérique Roussel
LIBÉRATION - 17/18 novembre 2018
AOC
4 septembre 2018
« Folie de (sur)vivre – Sur La Folie Elisa, de Gwenaëlle Aubry »
Dans son nouveau roman, Gwenaëlle Aubry réussit un tour de force : celui de proposer, grâce à quatre personnages principaux, quatre variations autour du thème de la folie en même temps que quatre variations sur l'art, l'amour, la beauté et l'ivresse de vivre. Livre aux récits enchevêtrés et à la narration subtile, il questionne par sa forme même ce que l'esprit humain a parfois de trop raisonnable.
Elles sont quatre, comme les quatre matriarches bibliques — Sarah, Rébecca, Rachel et Léa — mais celles-ci, dans le roman de Gwenaëlle Aubry, La Folie Elisa, seraient mères de quel nouveau monde à venir ? Pour l'instant porteuses d'un monde détruit, à moins qu'elles ne soient gardiennes de ses ruines. L'une d'entre elles, la seconde par ordre d'apparition, s'appelle justement Sarah, les autres Emy, Ariane, Irini. Emy est anglaise, musicienne de rock, Sarah est israélienne, danseuse, Ariane française et actrice, Irini, grecque et sculptrice. La musique, la danse, le théâtre, la sculpture. Incomplet cortège de muses, leurs disciplines sont de scène ou de représentation, comme si ce qu'elles devaient affronter ou combler tenait dans un manque de figuration possible dans le monde, une esthétique hors-service, une réalité devenue insaisissable par la sensation ou par le concept, débordant nos cadres sensibles et cognitifs, du « jamais vu, jamais entendu »/« pas vu, pas pris »/« ni vu, ni connu », un quotidien dissous dans un bad trip, un too much qui appellerait un excès narratif et rhétorique. Une folie. Elles ont toutes les quatre renoncé, fugué, quitté (une carrière, une famille), connu des amants, des douleurs, des folies et trouvent accueil dans une maison. Se sont données, ont tout donné puis sont parties. Ce livre raconte leur trajectoire : « Elles ne sont pas une invention : elles sont la vie » (page 83).
L'anglais de Walt Whitman (souvent cité) et de Nirvana (cité une fois). Passer par l'anglais, passer par l'autre. Le débordement a pu se dire en français depuis le XIXe siècle (Baudelaire, Céline, Artaud) mais les six ou sept dernières décennies l'ont préféré en anglais. Si Jim Morrison ne jurait que par Rimbaud, l'inverse est sans doute vrai au paradis des maudits. Quoique la pierre tombale du chanteur des Doors affiche une inscription en grec ancien, Gwenaëlle Aubry qui est aussi philosophe et helléniste décide plutôt d'inviter l'anglais dans son texte, dans les cinq narrations. Cinq car aux quatre « filles de la fuite » (p. 139) se joint une autre voix, « L. », accueillant en somme le livre (prologue, épilogue et une intervention médiane) puisque celui-ci est conçu en suivant un protocole d'emboîtement dédoublé : les quatre narratrices qui prennent chacune une chambre dans la maison prennent aussi tour à tour la parole au sein du récit lyrique d'une personne occupant — ou possédant ? — la maison. La technique de l'alternance narrative est familière de Gwenaëlle Aubry qui en usa dans Personne (2009) et dans Partages (2012). Encadrer le chaos dicte une fonction majeure de la littérature, Kundera dixit.
En face des quatre fugueuses, donc, un « L. ». Une aile ? Une elle ? Comme dans Gwenaëlle ? Alors que la voix sonne féminine — Marguerite Duras mentionnée en 4e de couverture — mais que rien ne le confirme, la personne semble responsable de la maison où viennent se réfugier ses « petites folles » (p. 83), ses « folles délogées » (p. 139). Une familiarité les lie puisqu'elles se confient totalement à L. Familiarité familiale qui en ferait ses filles ? Ou ses personnalités changeantes (« flanquées dans ma Folie », p. 15) ? Une folie baptisée « Elisa », entend le lecteur : ce serait la maison-cadre (et le récit-cadre), du nom d'un de ces bâtiments de plaisance que le XVIIIe construisait autour des grandes villes — voir chez Conrad La Folie Almayer, évidemment cité ; il pourrait aussi bien entendre la « folie d'Elisa », le délire d'une nommée Elisa, voire le nom attesté d'une maladie. Le lecteur entend beaucoup de choses dans ce livre qui l'entraîne et le perd à partir de ce titre au jeu allitératif étourdissant qu'aurait pu susurrer Gainsbourg.
Quoi qu'il en soit, c'est L. qui énonce le discours sur la folie — la folie et Lisa (L.) ? — au travers des parcours de ses visiteuses, L. qui joue de ses connotations, qui en décline les aspects, en répertorie les gestes. Le lecteur peut être dérangé, voire agacé par ces narrations successives à la première personne dans laquelle les quatre artistes exposent à fleur de peau leurs pérégrinations sans qu'entre impudeur et exhibitionnisme, franchise et narcissisme, la ligne ne soit tranchée, mais la mesure ne saurait ici être bonne conseillère. Érasme notait dans son Éloge que ce qui distingue le fou du sage, c'est que le fou est mené par ses passions tandis que le sage l'est par la raison. Ces folles-là sont des passionnées consumées par un désir fou. Ô folie, Ophélie. Bien sûr qu'elles sont rimbaldiennes, les quatre visiteuses.
Polyphonique, le livre de Gwenaëlle Aubry sacrifie également à la polytextualité, supportée typographiquement. Les sections « camera obscura » (chambres d'une luminosité autre dans la maison ou chambres noires pour la révélation de ce que l'on préfère invisible) rapportent en différentes fontes des citations de la presse ou du discours politique, toutes liées au drame migratoire et à la montée des extrêmes droites. En outre, un syntagme graphique, SMA, au lettrage spécifique et au statut d'acronyme, revient une petite dizaine de fois au cours des pages et des vies, recevant à chaque occurrence des interprétations diverses. Je l'ai lu « essaima » en pensant à la dissémination derridienne, débusquant un sens flottant et fuyant, en pensant aux chausse-trappes des œuvres de Borges et de Nabokov, concoction d'inévitable et d'indéterminé, sauf qu'il ne s'agit pas d'un art d'illusionniste dans lesquels ces deux-là passèrent maîtres mais d'un chaos cristallisé devenu matière des jours modernes, « l'architecture de notre fragilité » (p. 124).
Un appel à combattre toutes les exclusions, une convergence des luttes parce qu’une convergence des souffrances, La Folie Elisa s’en fait le prisme.
Tandis que le chemin des quatre femmes réunies par l'auteure croise parfois les mêmes hommes, il partage surtout la lueur funèbre de deux données tragico-historiques contemporaines : la terreur illustrée par la tuerie du Bataclan et la détresse du drame migratoire. Clairement et lucidement, le livre affirme la relation entre les deux, en écho aux pulsions exterminatoires du nazisme, à l'encontre des malades mentaux comme des Juifs. « Massacre in Paris », Emmy décide de ne plus monter sur scène, de rester dans la fosse. Même si « l'Europe lave blanc » (p. 69), ses fosses sanglantes ne se referment pas. Aujourd'hui, elle joue une Lady Macbeth pour qui toute l'eau de la Méditerranée n'effacera pas les milliers de migrants engloutis. Cela peut rendre fou non moins que d'amener sur des chemins de gloire : la vaillante folie de Quichotte n'est-elle pas préférable à la lâche sagesse de Sancho ?
Et fous, les exilés qui prennent les chemins de l'exil lorsque ceux-ci sont des chemins de mort. Et fous en un autre sens : « […] l'étranger est en train de devenir notre fou d'aujourd'hui, celui que nous ne voulons plus connaître, reconnaître, celui dont nous altérons les traits pour ne plus avoir à nous lire dans son propre visage », écrit Guillaume Le Blanc dans Vaincre nos peurs et tendre la main (p. 27). Folie en un troisième sens que d'accepter l'étranger, au nom par exemple d'un engagement spirituel, la conscience enivrée d'un Bernanos par exemple, qui le poussait à dénoncer toute passivité des sociétés occidentales. On notera à cet égard que la publication du manifeste de Le Blanc est parrainée par trois organisations catholiques qui en recevront les droits d'auteur. Encore un manifeste en soutien des migrants, maugréera-t-on. Certes, il en est paru un certain nombre et la bonne/mauvaise conscience arborée à la boutonnière peut être matière à gausserie mais tant que la situation migratoire désastreuse perdurera, tous les efforts seront les bienvenus. « Mobilisons-nous contre la peur et affirmons que l’homme qui se cache dans ses cartons de fortune au fond d’un square [est] un autre homme au même titre que nous, avec lequel nous sommes connectés. » (p.104)
Un appel à combattre toutes les exclusions, une convergence des luttes parce qu'une convergence des souffrances, La Folie Elisa s'en fait le prisme. Irini donne l'exemple du fil barbelé qui, inventé aux États-Unis pour garder les troupeaux, enferma vite les Indiens, continua par enfermer les Juifs puis aujourd'hui les migrants (p. 71-72). Emblématique de cette continuité néfaste communément répandue, « asile », le pharmakon qui résume le mal contemporain en signifiant à la fois l'abri et l'enfermement. Gwenaëlle Aubry ne cesse d'en jouer les ambiguïtés, d'y revenir onomastiquement, depuis l'anagrammatique Elisa jusqu'à l'initialisation du prénom d'Ariane Sile (p. 3), jusqu'à un tagueur illuminé nommé Azyle (p. 79).
Dans La Folie Elisa, la haine est détournée dans le réalisme autobiographique des quatre artistes provisoirement échouées ou dans le lyrisme si tendre à leur égard de L. les accueillant dans sa F/folie.
« We can’t go home again » conclut le dernier des témoignages avant l’épilogue. Impossibilité de rentrer à la maison, valable pour les migrants et pour les quatre hétaïres, c’est-à-dire pour tout sujet victime ou conscient de la déréliction du monde. S’il est légitime de le dire pour les migrants chassés par la guerre et la misère, l’est-ce pour les autres ? Le livre pose la question et y répond par l’affirmative. Ne pas revenir, ne plus revenir. Le second énoncé grève le premier d’une précision mortifère. Et si c’était cela, la folie ? Avoir rencontré la mort et pourtant revenir, non pas à la maison, effacée par la fatalité, mais revenir parmi les vivants et survivre, vivre au-delà comme le dit l’allemand. « Des vies de rescapés. Nos survies n’étaient qu’intempéries et nous tanguions, nous tentions de naviguer sans chavirer à la moindre vague » (p. 94). Jeanphi, le jeune africain narrateur de Si loin de ma vie, de Monique Ilboudo, le constate sans aigreur, alors que sa route pour « ne pas rester couché où le hasard [l]’avait fait naître » (p. 33), comme le poulet de l’apologue, le fait passer par une longue séquence de turpitudes et d’humiliations, traçant un aller-retour qui passe par la Provence et le Brésil. Il mourra sous les coups d’une foule haineuse à Ouabany, sa ville natale, dans laquelle il vient de monter un centre d’accueil pour jeunes en difficulté et lancer le projet d’une « Marche pour la liberté de migrer ».
Dans La Folie Elisa, la haine est détournée dans le réalisme autobiographique des quatre artistes provisoirement échouées ou dans le lyrisme si tendre à leur égard de L. les accueillant dans sa F/folie. Elle éclabousse, en revanche, dans la sobriété des citations politiques ou journalistiques. Si une maison de feuilles ne pourrait tenir sous le vent de la haine, celle que construit Gwenaëlle Aubry résiste pourtant. Étonnamment car les récits sont de défaite ou d'abandon — elles n'ont pas su « démonter la fabrique des monstres » (p. 111). Reste que les récits n'entérinent pas la faillite d'une quelconque fin du monde, ils la transfigurent dans le lexique du départ et de la traversée.
Michel Foucault a su mettre en lumière ce qui dans l'imaginaire de la Renaissance, continué au-delà par d'autres figurations, condamnait le fou à l'errance, au « Passage absolu » d'une pratique exilique sous la forme de la nef des fous qui fascinait au-delà de la peur : « [Le fou] est le Passager par excellence, c'est-à-dire le prisonnier du passage » (Histoire de la folie, 1972, p. 22). Le fou non seulement vagabonde mais il est assigné par la société au mouvement, confié à l'eau dans une volonté d'enfermement et de purification qui, en corolaire, lui donne une identité : « Il n'a sa vérité et sa patrie que dans cette étendue inféconde entre deux terres qui ne peuvent lui appartenir » (p. 22). L'exil trouve dans une folie ainsi régulée sa définition et les « runaway girls » (p. 15) leur abri.
Un refrain de résurrection trop lissé par les espérances nous repousserait. Il s’agit plutôt d’une litanie rituelle, pour repousser la peur. Si la littérature sert au moins à cela, elle est encore utile.
De « folie » à « feuille », la parenté étymologique est posée dès la deuxième page du roman, soulignée par un renvoi explicite, via l'exergue puis des allusions parsemées, au livre La maison des feuilles [The House of Leaves] de Marc Z. Danielewski, un des ouvrages les plus importants du début du XXIe siècle, l'inaugurant même puisque publié en 2000. Et serti à l'image du siècle : instable, opaque, inquiétant. Salué par la critique internationale, il n'a pourtant pas su trouver sa place au côté de Finnegans Wake ou de La vie mode d'emploi. Comparaison faite à ces deux ouvrages pour la prouesse littéraire (montage, collage, parodie, enchâssement, etc.) mais autant par un thème commun, à savoir : comment habiter ? Dans l'espace ou dans un texte, les deux étant similaires selon l'évangile postmoderne. Et Gwenaëlle Aubry prend au mot l'offre de Danielewski : prouver l'expansion infinie de la littérature sous la forme de l'expansion mystérieuse d'une maison, à l'intérieur labyrinthique d'elle-même, appelant le creusement, le forage, images récurrentes, vers l'inconnu d'un vide intime : « Leur volume intérieur est impressionnant, du dehors on ne pourrait le soupçonner. À mesure qu'on l'arpente, il va s'élargissant. Elles sont pleines de portes secrètes, de chambres noires, de cryptes, d'escaliers dérobés » (p. 83).
Habiter dans l'espace et le néant, dans le temps et le hors-temps. « Car toute maison est une maison des morts, mais aussi le lieu où ils cohabitent en paix avec les vivants […] » (p. 41). Quel que soit le degré d'hypertextualité, le roman américain doit au roman français la pleine signification de son titre, un livre comme une maison de feuilles : « […] à l’abri dans ma maison des feuilles, planquées dans ma Folie, bienvenue à vous […] » (p. 15).
De littérature, il est beaucoup question dans La Folie Elisa : Whitman, Rilke non nommé mais reconnaissable par sa hiérarchie des anges (p. 80), Koltès (p. 114), et surtout Claudel, sur l'amour (p. 33), Celan, sur l'errance (p. 56) — un Paul catholique, un Paul juif. Le premier fait interner sa sœur, le second connut plusieurs internements. Asile, encore. Le livre de Gwenaëlle Aubry se termine sur une bannière agitée : « Vous avancez, hordes du grand dehors. Quelques pas encore et l'asile sera là, l'île ultime où vivre » (p. 141). Faut-il le croire ? Un refrain de résurrection trop lissé par les espérances nous repousserait. Il s'agit plutôt d'une litanie rituelle, pour repousser la peur. Si la littérature sert au moins à cela, elle est encore utile. Irini évoque les « figurines à la poitrine ouverte » (p. 38), des statuettes mexicaines en argile représentant un corps assis dont le buste s'ouvre sur une silhouette debout. Pour l'artiste grecque, son double à elle, en elle, s'est effondré. « Nous portons tous en nous une maison effondrée » (p. 46), conclut-elle. Encore faut-il le savoir pour ne pas fermer les yeux sur celles et ceux qui n'ont plus ni abri ni refuge, qu'ils viennent du dedans ou du dehors des frontières. « C'est bien la pire folie que de vouloir être sage dans un monde de fous », prévenait encore Érasme. La littérature nous apprend à ne pas le vouloir. Lisez La Folie Elisa.
Alexis Nouss
AOC - 4 septembre 2018
REVUE DE PRESSE
"Une prose incandescente, claudélienne, où poésie rime avec folie, traversé par des images d'une violence rare, bousculé par de grandes « rafales de vie », et incarné par des femmes qui résistent, se battent et finissent par se relever. Elles sont très fortes. Gwenaëlle Aubry, aussi."
L'Obs
"Si c'est un roman, il est aussi intelligent qu'un livre de philosophie. Si c'est un livre de philosophie, alors il est d'une eau étrange, car la sensualité déborde le mot et les pages, se pose sur la peau comme un tatouage, une magie que l'on ne peut plus effacer."
Causette
"Gwenaëlle Aubry donne voix à un quatuor féminin d'artistes démembrées par la folie du monde, au lendemain des attentats de 2015. Magnifique."
Le Point
"Pas de pathos dans ces expériences de rupture, les voix de ces femmes sont fermes, sans regrets ou nostalgie. Elles ont été traversées dans leur quotidien par les sinistres hoquets de la société, et font l’expérience de la sidération."
Libération
"Au-delà d'un roman, c'est comme un poème noir sur les temps que nous traversons. C'est très fantomatique et très poétique. C'est un très, très beau roman."
France Culture
"Dans La Folie Élisa, Gwenaëlle Aubry ouvre une ambitieuse réflexion sur l'asile."
Le Monde des livres
"La Folie Elisa, un roman admirablement construit et qui sait faire place de manière originale aux questions politiques les plus urgentes." La Suite dans les idées
France Culture
"Un roman moderne, en phase avec les soubresauts et la fureur du monde."
La Liberté
"Le texte, urgent, syncopé, brûlant, puissamment imagé, met en mouvement les corps et les gestes. et donne à entendre les voix de ces femmes blessées, border line, qui rappellent les figures mises en scène par Gwenaëlle Aubry dans ses précédents livres, Perséphone ou Sylvia Plath."
Télérama
"Ce roman dense et superbement écrit tisse une conversation souterraine entre quatre femmes incandescentes, reliées par leurs amants, leurs fractures intimes et leur désir de liberté. Pour ces « filles de la fuite et de la perte », lancées au grand galop, Gwenaëlle Aubry bâtit une hacienda de mots, une « demeure libre d'amarres » où trouveront refuge tous les hommes et femmes jetés sur les routes par la violence d'un monde devenu fou."
L'Humanité
"C'est tout cela - la volupte soufrée de la perte, le fond ténébreux du désir, les bords incertains de nos abîmes intérieurs et leur imprévisible profondeur, la beauté convulsive de ces « filles de la fuite et de la perte » ainsi que leur continuelle aspiration vers quelque chose de toujours plus haut - que Gwenaëlle Aubry sait dire à merveille."
Le Matricule des anges
"Un appel à combattre toutes les exclusions, une convergence des luttes parce qu'une convergence des souffrances, La Folie Élisa s'en fait le prisme."
AOC
"Citons encore, pour parfaire cette photo de groupe des conquérantes de la rentrée : Nancy Huston et Anne-Marie Garat, Nina Bouraoui, Gwenaëlle Aubry et Zadie Smith."
La Provence
"Dans La Folie Élisa, de Gwenaëlle Aubry, quatre femmes touchées par l'horreur djihadiste se racontent et tentent de se reconstruire."
Le Monde
"Gwenaëlle Aubry décrit avec précision la force blessée qui permet d'exécuter un grand saut ou un riff de guitare, l'absolu qui se jette dans le texte, l'amour qui malaxe la glaise."
Elle
"Runaway Girls. L'auteure de Lazare mon amour et de Perséphone, 2014 [...] accompagne dans leurs élans et leurs gouffres ces héroïnes d'excès, assoiffées, affamées, amoureuses à corps perdu, « droguées dans l'âme ». Celles qui se laissent rapter, celles qui prennent de face et expérimentent dans leur chair la violence sans frontière du monde. Ici, explicitement contemporain et très réel, c'est un monde d'attentats, de murs, de barbelés..."
Livres Hebdo
"Il y a là Irini, sculptrice grecque, Sarah, chanteuse allemande, Ariane, actrice française, Emily, rock-star anglaise. des femmes qui portenty leur peau comme un gant retourné et qui frappent un jour à la porte de la Folie parce qu'elles ont fui et qu'elles cherchent l'asile. « Nous portons tous en nous une maison effondrée. » Gwenaëlle Aubry leur ouvre, déploie son écriture le long de leurs blessures, cartographie leurs « chambres obscures et (leurs) pièces condamnées et ces couloirs sans fin qui soudain nous traversent et où nous errons éperdus, affolés ». Elle leur offre un abri, c'est la Folie, mais aussi ce roman poétique."
Ça m'intéresse
"Gwenaëlle Aubry fait entendre les voix de quatre jeunes femmes, artistes et fugueuses, de notre temps."
La Croix
LE POINT
13 novembre 2018
« La Folie Élisa », le chœur battant des femmes
Gwenaëlle Aubry donne voix à un quatuor féminin d'artistes démembrées par la folie du monde, au lendemain des attentats de 2015. Magnifique.
« La Folie Élisa » est le nom d'une maison, où, après les attentats de janvier 2015, quatre femmes, quatre artistes, sont accueillies par L., au bord d'une rivière, au calme absolu de leur chambre, chacune la sienne, en forme d'« asile » (anagramme d'Élisa). Un havre pour se poser, déposer les folies du monde, et celles qui parcourent leurs vies de « petites folles » : « Elles ont des arêtes trop vives, de trop fines cloisons et la peau transparente. L'ordinaire les effraie. Elles sont en manque. Elles ont la fièvre. Elles sont la faim », écrit L. de ses pensionnaires, qui sont très belles (ou l'ont été). »
Même si elles n'en sont pas directement victimes, la violence terroriste et l'état du monde au regard de leurs valeurs, de leurs engagements d'artistes, ont fragilisé Emy, la rock star anglaise déjantée et si drôle, Sarah, la danseuse berlinoise, Ariane, l'actrice française, et Irina, la sculptrice grecque, au point de cesser de pratiquer leur art.
Jouissance
Écoutons-les, telle est la proposition de Gwenaëlle Aubry (prix Femina pour Personne), dirigeant avec maestria ce chœur de femmes : tour à tour, chacune s'exprime, tandis que, dans une « camera oscura », des mouvements sombres de frontières fermées, bateaux refoulés, extrêmes droites montantes, s'impriment sur les pages, et insidieusement dans les âmes et les corps. Irina survivra-t-elle à l'effondrement de la maison familiale, à son « deuil de nantie » ; Sarah saura-t-elle danser encore avec Jan, sans retomber ; Emy pourra-t-elle se passer des tournées, nourries de paradis artificiels et du désir de cette jeunesse, avec ou sans Hans, le tagger ? Et Ariane, alors, Ariane qui vient de quitter du jour au lendemain la scène de l'Odéon après avoir su qu'une « petite » qu'elle trouvait si douée pour le théâtre est partie. En Syrie.
Même si ces quatre femmes évoluent dans un milieu culturel apparemment privilégié, même si l'architecture du roman obéit à des exigences dont on ne sait pas tout, la dimension intellectuelle, les références, bref, ce qui fait « penser », ne prend pas le pas sur la jouissance du romanesque, l'appel à la sensibilité pure, présente dans ce ballet de vitalité, ces scènes d'amour, de sexe, de rapports mère-fille ou conjugaux.
L'écriture, si musicale, a le souffle qu'il faut pour faire tenir gracieusement sur cette corde raide – qu'elles adorent – ces belles funambules, si attachantes et si vraies. La Folie Élisa est une fresque-collage de tout ce qui nous traverse, sur laquelle viennent et repartent ces quatre créatrices aux silhouettes de muses en points d'interrogation. Gwenaëlle Aubry, elle, au contraire de ses personnages, n'abandonne pas son art et, tout en l'interrogeant, l'exerce haut la main. Son roman nous accompagne très subtilement dans le retour au réel.
Valérie Marin La Meslée
LE POINT – 13 novembre 2018
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Elisa Folly
2021
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