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Gwenaëlle Aubry
Personne
Mercure de France, 2009
Je ne sais pas quand je me suis dit pour la première fois "mon père est fou", quand j'ai adopté ce mot de folie, ce mot emphatique, vague, inquiétant et légèrement exaltant, qui ne nommait rien, en fait, rien d'autre que mon angoisse, cette terreur infantile, cette panique où je basculais avec lui et que toute ma vie d'adulte s'employait à recouvrir, un appel de lui et tout cela, le jardin, le soir d'été, la mer proche, volait en éclats, me laissant seule avec lui dans ce monde morcelé et muet qui était peut-être le réel même.
Personne est le portrait, en vingt-six angles et au centre absent, en vingt-six autres et au moi échappé, d'un mélancolique. Lettre après lettre, ce roman-abécédaire recompose la figure d'un disparu qui, de son vivant déjà, était étranger au monde et à lui-même. De «A» comme «Antonin Artaud» à «Z» comme «Zelig» en passant par «B» comme «Bond (James Bond)» ou «S» comme «SDF», défilent les doubles qu'il abritait, les rôles dans lesquels il se projetait. Personne, comme le nom de l'absence, personne comme l'identité d'un homme qui, pour n'avoir jamais fait bloc avec lui-même, a laissé place à tous les autres en lui, personne comme le masque, aussi, persona, que portent les vivants quand ils prêtent voix aux morts et la littérature quand elle prend le visage de la folie.
Bleue
Paru le 27/08/2009
Genre : Littérature française
160 pages - 140 x 205 mm
EAN : 9782715229297
ISBN : 9782715229297
Prix et distinctions
Prix Thyde Monnier de la SGDL
Prix Femina 2009
Sélection Presse
X
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 16 juillet 2009
LIRE - Septembre 2009
TÉLÉRAMA - 2 septembre 2009
LE POINT - 17 septembre 2009
L'HUMANITÉ - 1er octobre 2009
L'EXPRESS - 8 octobre 2009
LE FIGARO MAGAZINE - 17 octobre 2009
ARTPRESS - Novembre 2009
LE POINT
17 septembre 2009
Un livre bouleversant. Intolérable aussi, et incendié par de grands soleils noirs.
Avant de capituler devant sa folie, sa dévoreuse folie, François-Xavier Aubry était un homme brillant, un juriste, un professeur respecté et charmeur. Il était beau (entre Dustin Hoffman et Jean-Pierre Léaud d'autrefois), tendre, énigmatique, rêveur — jusqu'aux jours où, entraîné par un torrent de mélancolie, il s'est noyé à l'intérieur de lui-même. Pourquoi ? Selon quel inexorable processus ? C'est là le sujet de ce Personne que sa fille, Gwenaëlle, lui a bâti comme un mausolée de bribes, d'épiphanies, de séquences, d'angles morts et vifs. Ce livre est bouleversant. Intolérable aussi, et incendié par de grands soleils noirs. Le regret y circule avec la gratitude. C'est un tombeau, au sens propre et littéraire. Avec, en son centre, un absent, un déchu, un disparu magnifiquement ressuscité.
Car Personne, en latin, signifie masque, et c'est bien de cela qu'il est ici question : puisque ce père, devenu fou, n'était plus personne de son vivant, Gwenaëlle ne peut accéder à ce qu'il fut possible que par le biais de toutes les identités, de tous les masques dont il s'affubla au cours de son existence. D'où ce livre-abécédaire — d'Antonin Artaud à Zelig — où, à chaque lettre, elle traque un souvenir, une douleur, un épisode, une chute, une trouée de lumière. Il se trouve, par ailleurs, que François-Xavier Aubry laissa, à sa mort, de nombreux manuscrits où son délire se raconte au jour le jour. Ces textes inachevés, qu'il se promettait de « romancer », sont incrustés dans le livre de sa fille — et leur lecture coupe le souffle.
Voici donc cet homme, tel qu'il fut ou se voulut : bourgeois et rejeté par son lignage, clown et pirate, droit et tordu, clochard, errant, « mouton noir » élevé dans une province pluvieuse mais aspiré par la blancheur des déserts. Il aimait les lois, les règlements, sans doute pour se vacciner contre le désordre qui grondait en lui. Il aimait James Bond et les SDF, qui furent sa dernière famille. Il s'inventait des généalogies royales, tenait à « combattre l'ombre », guettait des châtiments imaginaires. Ses mots, prolongés et sertis par le regard de celle qui ne put le sauver, ressemblent à un chapelet de diamants tristes. « Il fallait bien que quelqu'un honore ce père-là », écrit sa fille. Qu'elle se rassure : avec ce livre puissant, elle paie largement, et en écrivant, sa dette d'amour.
Jean-Paul Enthoven
LE POINT - 17 septembre 2009
L'HUMANITÉ
1er octobre 2009
La dette d'amour enfin payée
ROMAN VRAI · Gwenaëlle Aubry se penche avec tact et amour sur un douloureux problème familial qui a à voir avec la folie du père.
Personne, c'est le portrait romancé, par sa fille, d'un père devenu fou. Ce père, mort récemment, a existé. François-Xavier Aubry, éminent juriste, a été atteint de psychose maniaco-dépressive au moment où sa fille commençait sa vie d'adulte. C'est donc un récit fondé sur une réalité par définition la plus insaisissable : ce qu'on appelle la démence, qui plus est, celle d'un très proche, de surcroît le géniteur, ce qui n'est pas rien. Cette faille, ce centre vide dans l'être, comment en parler ? Gwenaëlle Aubry a choisi la méthode de l'abécédaire, soit vingt-six facettes qui varient sans fin la figure d'un homme aux « moi » éparpillés. Ces vingt-six facettes tissent, lettre après lettre, les mailles où l'auteur va tenter de saisir, avec tendresse et pudeur, cette figure familière devenant peu à peu étrangère. Cela va de « A » comme « Antonin Artaud » à « Z » comme « Zelig » en passant par « B » comme « Bond », « M » comme « Mouton noir », pour arriver à « S » comme « SDF » ou « W (un souvenir d'enfance) ». Chacun de ces différents aspects d'une personnalité bouleversée ne peut être résumé ici.
Personne recompose donc les traits d'un homme qui lui-même s'est cherché sans cesse puisqu'il n'a jamais cessé d'écrire, couchant à la main, chaque jour, des mots pour tenir ses démons à distance. Ces cahiers, Gwenaëlle Aubry a pris le parti de les insérer en italique dans le corps de son texte, comme un document intime mis à jour. Cela lui permet de suppléer aux défaillances de sa mémoire mais aussi de la « rassurer » car son père y évoque lui-même son mal en ces termes : « Le grand trou noir commençant, la spirale descendante. » La romancière avoue avoir cru, à plusieurs reprises, que c'est elle qui délirait. Ressurgissent des pans entiers d'une mémoire commune dans laquelle chacun est pourtant remis à sa place.
Personne est aussi, en creux, une tentative de clarté en même temps qu'une auto-analyse de celle qui écrit. Ce roman, à partir d'une réalité terrible, est sans doute aussi un hommage tardif au père, enfin compris. Il est au centre du récit ; il en constitue même le point névralgique. Gwenaëlle Aubry se permet de décrypter les attitudes singulières du père ; elle émet des hypothèses souvent douloureuses. Tout le contraire de la chape de plomb du silence familial qui, pour sauver la face, a recouvert le secret de son état : « Cette maladie du "comme si", c'est d'une certaine façon, celle de la bourgeoisie. »
Avec ce livre à quatre mains, pour une part posthume, la jeune romancière prête enfin une ossature palpable à la parole paternelle en morceaux. « Il m'accompagne, je le tiens par la main, dit-elle magnifiquement, j'entrelace ses mots aux miens, écrivant je lui prête mon souffle, je lui rends sa forme, à travers le livre je le retiens, je l'ancre sur ma rive. » Ainsi se paie une dette d'amour.
Muriel Steinmetz
L'HUMANITÉ - 1er octobre 2009
L'EXPRESS
8 octobre 2009
Mon fou de père
Gwenaëlle Aubry brosse le portrait de cet homme en fuite de lui-même, anéanti par la maladie. Saisissant.
Une sélection sur la première liste du prix Femina, une autre sur celle du Médicis, et une dernière parmi les proposés au grand prix du roman de l'Académie, sans parler des articles parus dans toute la presse parisienne... Nul doute, Personne, le livre bouleversant et très intime de la philosophe romancière Gwenaëlle Aubry, n'est pas passé inaperçu en cette rentrée littéraire.
On en trouvera la raison dans l'épigraphe, empruntée à saint Augustin, de ce roman qui a tout d'un récit : « On doit porter le deuil pendant sept jours pour un mort, pendant tous les jours de sa vie pour un fou. » Ce deuil, Gwenaëlle Aubry l'a habillé d'une jaquette bleue renfermant quelque 160 pages et 26 courts chapitres. 26 angles pour tenter de dresser le portrait de son père, François-Xavier Aubry, un juriste réputé, « ni héros ni homme ordinaire », habité par une psychose maniaco-dépressive qui finit par l'emporter. 26 entrées d'un abécédaire pour demander « pardon d'avoir tant cherché à [se] consoler de lui ».
« Le mouton noir mélancolique »
Pour approcher au plus près de la douleur ce père tant aimé, l'auteure s'est appuyée sur un long texte intitulé Le mouton noir mélancolique, que l'homme de loi passa les derniers mois de sa vie à écrire. Un manuscrit exceptionnel, aussi élégant qu'implacable, où, en professeur scrupuleux de la Sorbonne, il décrit minutieusement « ses fêlures, ses absences, ses angoisses ». Mais à côté des épisodes les plus sombres de la maladie, il y eut aussi de brèves rémissions, riches d'amours tumultueuses, de vacances bretonnes avec ses filles et de quelques repas volés au monde de la nuit et — bientôt — de la rue.
Mouton à cinq pattes pour sa famille bourgeoise, il se rêvait en James Bond. Fatigué de porter les masques de la bienséance, il s'inventait des personnages. Gwenaëlle offre à ce père si attachant un formidable message d'amour.
Marianne Payot
L'EXPRESS - 8 octobre 2009
LE FIGARO MAGAZINE
17 octobre 2009
Au nom du père
On dit qu'à Tokyo, sur la tombe du cinéaste Ozu, n'est gravé qu'un signe, un idéogramme chinois qui signifie « rien ». À Paris, le plus beau livre de cet automne romanesque, legs d'une fille à son père disparu dans les méandres de sa folie, est aussi un tombeau. Il s'intitule Personne. Rien ni personne, donc, si ce n'est sans doute un immense désastre et une infinie beauté.
François-Xavier Aubry, brillant juriste, professeur à la Sorbonne, spécialiste incontesté de la décentralisation, était un garçon bien né et qui ne sut pas vivre. Cet homme, dont l'absence à soi et aux siens fut la seule constance, souffrait de ce que les psychiatres appelleraient une psychose maniaco-dépressive. La littérature, qui sait des choses qu'ignore la médecine (les abîmes, les ombres...), lui préfère le mot de mélancolie. Celle d'un égaré, colonisé par les doubles qu'il s'invente (fils de roi, espion, James Bond, Prince Éric...) et incapable de faire se rejoindre son identité délétère et la force des désirs d'autrui envers lui. Vivre le tue. Gwenaëlle Aubry, sa fille, nous le rend, nous rend ses souffrances, sa volonté d'expulser le réel jusqu'à le rendre insupportable, et son chagrin à elle, sa colère, tamisés par une écriture où domine, in fine, non l'apaisement, mais la douceur. L'égarement des pères qui ne surent être autre chose que des fils, la crainte et l'amour de leurs filles, ces histoires-là ne nous regardent sans doute pas. Celle-ci nous bouleverse.
Olivier Mony
LE FIGARO MAGAZINE - 17 octobre 2009
ARTPRESS
Novembre 2009
Ce n'est pas en vainqueur, en forçant les portes, en surgissant tout armé de concepts et de mots dans la vie d'une personne, que l'on peut approcher sa vérité. Et plus cette personne est proche, familière, moins l'approche conquérante est adaptée.
Dans un livre grave et bouleversant, à mille lieues de la confession impudique ou du dérisoire déballage autofictionnel, Gwenaëlle Aubry reconstitue la figure d'un homme qui lui fut à la fois proche et lointain : son père. Car cet éloignement, c'est la psychose dans laquelle il mourut qui le creusa inexorablement. Sur « l'échiquier familial », ce père, universitaire, juriste de renom en même temps que scribe de sa propre détresse, est donc « le fou du roi, l'idiot de la famille ».
Ce n'est pas un portrait : trop de caractères, de couleurs intérieures font défaut. C'est plutôt comme une adresse à l'absent, à cet absent qui, mort, a sa demeure au plus secret de soi, avec des questions, des révoltes, une mystérieuse connivence, une indicible tendresse enfin.
Gwenaëlle Aubry n'idéalise en aucune manière cette folie. Elle sait ce qu'elle coûte, à l'intéressé aussi bien qu'à tous ses proches. Elle sait, mais d'un savoir impuissant, la radicale étrangeté que l'égarement installe, suspendant toute relation au vide. « Où que j'aille, une part de moi vivait à l'ombre avec lui. »
À pas comptés, sans jamais forcer le trait, l'auteur parle à partir d'elle-même, assemble les fragments dispersés d'une présence perdue. À l'impossible portrait — trop de ténèbres, d'errances, de misères, sous le signe unique de Saturne — elle substitue l'abécédaire de ses souvenirs et les images parallèles nées de la perception que son père avait de lui-même.
Rarement, l'absence à soi et la mélancolie auront été aussi admirablement dépeintes.
Patrick Kéchichian
ARTPRESS - Novembre 2009
LE NOUVEL OBSERVATEUR
16 juillet 2009
Il avait enseigné le droit public à la Sorbonne, donné des conférences à l'ENA, consacré, en 1998, un essai à la décentralisation et travaillé à l'aménagement du territoire. François-Xavier Aubry était un spécialiste des principes qui font autorité et régissent notre société. Il est mort récemment. Mais, écrit sa fille, il avait disparu depuis longtemps. Il s'était absenté du monde et à lui-même. Il était déjà passé de l'autre côté.
Né mélancolique, fils et petit-fils de médecins, il fut terrassé par la psychose maniaco-dépressive et interné dans plusieurs cliniques psychiatriques. Lorsqu'il en sortait, il errait pieds nus dans la ville, prétendait descendre du comte de Chambord, regrettait qu'il n'y eût pas de SPA « pour les chiens-hommes perdus sans collier », balayait les marches du Palais de Justice, lisait le traité de Plotin sur l'âme et le corps traduit par sa fille. On le traitait de fou. Il réclama, pour sa crémation, le « Dies Irae » dans l'espoir qu'on lui pardonne ses « colères exaltées ». Au physique, il tenait de Dustin Hoffman et de Jean-Pierre Léaud. Jusqu'à ses derniers jours, il rédigea des textes, certains très beaux, sur son mal de vivre, ses angoisses, ses rêves de galops et de désert africain. Il les rassembla dans une chemise sur laquelle il inscrivit : « à romancer ». C'est à quoi, aujourd'hui, s'emploie Gwenaëlle Aubry.
Aux pages de son père, elle ajoute les siennes. Elle le prolonge. Elle l'accouche. Elle raisonne sa folie. Et elle dit enfin son amour à celui qui écrivait : « Je n'ai connu de bonheur permanent que celui qui vient de l'existence de mes enfants. »
Ce bouleversant livre à deux voix s'intitule Personne (Mercure de France, 15 euros). Il ne sortira que le 27 août. Soyez là. Car il ne faudrait pas que fût étouffé par le vacarme de la rentrée littéraire le chant grégorien d'une fille blessée grâce à qui enfin, personne devient quelqu'un, et un destin brisé, un grand livre.
Jérôme Garcin
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 16 juillet 2009
LIRE
Septembre 2009
Mon père, ce caméléon
Sous forme d'abécédaire, le portrait tout en nuances d'un homme qui a basculé dans la folie.
Dans la molle avalanche romanesque, Gwenaëlle Aubry sort du lot. Philosophe et spécialiste de Plotin, elle signe un texte sans emphase ni grosses ficelles. Son père, professeur de droit et avocat, fut sujet à de sévères épisodes psychiatriques, serré de près par la figure persécutrice du « procureur implacable », car on n'est pas impunément homme de loi. Ce roman en forme d'abécédaire décline autant de points de vue sur un homme qui se délesta de ses oripeaux sociaux, congédia ses emblèmes, tombant les masques un à un jusqu'à la mort. « A » comme Artaud. Non, il n'était pas Artaud, avec tout ce sombre théâtre de la folie géniale. Trônant en majesté : « mon père n'était pas un grand poète et c'est tout », écrit Gwenaëlle Aubry. Pour se composer un blason crédible, ce père voulut être James Bond, clown, éternel enfant, flic et voyou, psychanalyste ou coach. Chacun cherche à persévérer dans l'être, à se tenir debout. Un simple regard ou un statut social, c'est même fait pour ça. Singulier, il fut selon ses propres termes, « le mouton noir mélancolique », titre de son manuscrit dont il fit sa planche de salut.
« À la fin de sa vie, mon père voulait être rien », écrit l'auteur. Drôle d'idée que d'aspirer au dénuement. Dans les périodes de rémission, voulait-il troquer le paraître contre l'être ? De la philosophie de comptoir ? Plutôt « la grande joie », écrit Gwenaëlle Aubry. Son père voulait vivre sans horizon borné, se laisser emporter vers une infinité de possibles, se tenir légèrement dans la pure ouverture. On comprend que ce père juriste soit devenu, au fil du temps, hors-la-loi. C'est le nœud du problème, car la loi aide à vivre, mais son excessive rigueur vous rive à l'équerre. Un jour, un psychiatre, jovial donneur de leçons lui dit : « Vous êtes professeur, ayez l'air d'un Professeur. » Rien à faire, le roi est nu et ce foutu masque ne tient plus. Trop de tournées offertes aux piliers de bar, alors, un soir d'hiver, il marche les pieds nus, longe les quais de la Seine et croise des SDF, image sidérante d'un basculement, pour chacun, toujours possible. Mais il y eut de bons moments, une irrécusable plénitude. De fraîches et drôles vacances bretonnes, sa relation avec « sa chère philosophe » de fille, ses amours et la Kabylie. Le livre se conclut, provisoirement, sur « Z » comme Zelig de Woody Allen, ce caméléon humain qui se fond dans tous les milieux. Un dernier mot sur le titre. Personne en latin, c'est le masque du comédien et « personne » comme « il n'y a plus personne ».
Alain Rubens
LIRE - Septembre 2009
TÉLÉRAMA
2 septembre 2009
Abécédaire de l'absence
Le portrait disloqué, tendre, poignant, d'un père qui sombra dans la folie.
Gwenaëlle Aubry ôte un à un les multiples masques de son personnage.
Le récit s'ouvre sur Artaud, interné à Rodez, et l'on sait d'emblée qu'en ces pages il sera question de folie. « Je suis un grand poète et c'est tout », pouvait écrire Artaud, quand en lui tout lâchait, hurlait, se dispersait, se déliait. Le père de la narratrice de Personne — qui, labellisé roman sur la couverture, se lit en fait comme un récit — n'avait pas cette certitude.
Son texte autobiographique qu'à sa mort il a légué à ses deux filles, deux cents feuillets dans une chemise de carton bleu, s'intitulait Le Mouton noir mélancolique. Gwenaëlle Aubry en met ici au jour des fragments, enchâssés dans son propre texte, superbe, poignant, construit en vingt-six chapitres, comme un abécédaire, et qui est une tentative de portrait « en vingt-six angles et au centre absent » — centre vide, énigmatique, déchirant.
De page en page, avec minutie et une infinie tendresse, elle sonde la biographie, les attitudes, les failles sidérantes, les terreurs de cet homme « échappé de lui-même ». Elle ôte un à un les masques multiples dont il se parait comme pour mieux dissimuler aux yeux des autres, aux siens peut-être, ce vide vertigineux creusé au centre de lui-même, en lieu et place du noyau dur qui aurait dû être là.
Il était universitaire, professeur de droit à l'ENA, issu d'un milieu bourgeois conservateur, et il mena longtemps une vie semble-t-il ordinaire, avant que l'édifice vacille et s'effondre. Gwenaëlle Aubry ausculte ce processus d'effondrement, en sonde les symptômes, en cherche les prémices.
Son livre admirable, tissé d'incertitude, est tout ensemble une enquête intime, une déclaration d'amour, un hommage, un tombeau. « Il a refusé la tombe, la pierre, le masque de gisant et l'ultime visage, il a préféré les cendres à tous vents dispersées, peut-être a-t-il trouvé, dans le désert blanc de la mort, ce que depuis toujours il cherchait : le droit, enfin, de ne plus être quelqu'un ? »
Nathalie Crom
TÉLÉRAMA - 2 septembre 2009
Podcasts

Gwenaëlle Aubry
Personne
Folio n°5200, 2011
176 pages - 108 x 178 mm
EAN 9782070440405
Traductions

Italie
Nessuno
2010
Barbès Editore
Traduction Tommaso Gurrieri

Corée du Sud
페르소나
2012
Yeolin Chaengdeul
Traduction Im Mi-gyeong

États-Unis
No One
2012
Tin House Books
Traduction Trista Selous
Préface de Rick Moody

Allemagne
Niemand
2013
Literaturverlag Droschl
Traduction Dieter Hornig

Croatie
Nitko
2011
Disput
Traduction Marija Paprašarovski

Roumanie
Nimeni
2014
Editura Trei
Traduction Svetlana Cârstean

Hongrie
Akárki(k)
2013
Jószöveg Műhely Kiadó
Traduction Katalin Hajós

Arabe
لا أحد
2023
Masr El Arabia
Traduction Arij Jamal
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