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Gwenaëlle Aubry
Saint Phalle
Monter en enfance
Stock, 2021
« J'ai suivi ses traces monumentales, le trajet de ses tirs, son cortège d'accouchées sanglantes et de mariées livides, ses totems et ses monstres, j'ai rencontré les membres de sa tribu, appris, grâce à eux, à traverser ses miroirs. Pendant quelques jours, je suis, comme Alice, passée de l'autre côté, là où le verre se dissout comme de la glace, comme un brouillard de vif-argent, là où l'on vit à l'envers. »
Niki de Saint Phalle décrivait le Jardin des Tarots comme son grand œuvre, son « destin » : la redécouvrir, c'est partir explorer cet ailleurs. Au fil d'une promenade initiatique, Gwenaëlle Aubry joue avec Saint Phalle, tire et rebat ses cartes, rencontre les artisans des Tarots qui, jour après jour, lui en livrent les clefs. Avec eux, elle piste à la fois la puissance de métamorphose d'une « fille inarrêtable », et l'enfance fugitive : « Je suis venue te chercher, tu vois, un peu en retard mais je suis là, allez viens, n'aie pas peur, on va au Jardin. »
Une évocation littéraire menée avec une précision qui le dispute à l'émotion. Un portrait magistralement écrit.
La Bleue
Paru le 08/09/2021
Genre : Littérature française
288 pages - 140 x 215 mm
EAN : 9782234088436
Prix et distinctions
Finaliste prix Médicis essai, prix Renaudot essai, prix de la Contre-Allée, Grand prix SGDL de la non-fiction, prix Pierre Daix
librairie mollat
Gwenaëlle Aubry
présente son ouvrage Saint Phalle. Monter en enfance.
Sélection Presse
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TÉLÉRAMA - 15 septembre 2021
LIBÉRATION – 23 septembre 2021
LE MATRICULE DES ANGES - Octobre 2021
AOC – 7 octobre 2021
LE MONDE DES LIVRES - 29 octobre 2021
L'HUMANITÉ - 4 novembre 2021
TÉLÉRAMA
15 septembre 2021
C'est dans le maquis toscan, au milieu des pins, des genêts et des buissons de thym, que Niki de Saint Phalle (1930-2002) a planté son jardin : au gré des sentiers du parc, des sculptures monumentales et multicolores, certaines hautes de plus de 10 mètres et habitables, baptisées La Force, Le Soleil, La Papesse ou Le Magicien — il y en a vingt-deux au total, comme le nombre des arcanes majeurs du tarot divinatoire dont l’artiste a emprunté les noms. Il y a deux ans, Gwenaëlle Aubry y a passé une semaine, sept jours « blottie dans le jardin comme dans un refuge, une cabane suspendue ». Au plus près du secret du geste créateur de Saint Phalle, qui elle-même y vécut, enfouie dans les entrailles scintillantes, tapissées de tessons de miroirs, de L’Impératrice, dans son « ventre de pierre, vivant, inervé », dont elle avait fait une matrice.
Il faudrait inventer un genre littéraire inédit pour qualifier le beau livre né de l’immersion de Gwenaëlle Aubry dans ce Jardin des tarots, inspiré tout ensemble par Gaudí, le facteur Cheval, le prince de Bomarzo et son Parc des monstres. Saint Phalle. Remonter en enfance tient à la fois du récit biographique, de l’essai sur l’art, de l’autobiographie. Mais si la vie de la créatrice des Nanas s’y dessine (son enfance violentée, ses compagnonnages amoureux avec Harry Mathews, puis surtout Jean Tinguely, la famille choisie de ses amis artistes…), c’est indéniablement en arrière-plan du motif principal que l’autrice se consacre à cerner et saisir : le rôle de l’enfance — et ceux, corollaires, du jeu et des signes — dans la création de Saint Phalle. Gwenaëlle Aubry est guidée en sa quête par une hypothèse forte : « Sans doute sait-elle [Saint Phalle] que ce ne sont pas les monstres qui poursuivent les enfants, mais que l’enfance est elle-même le monstre auquel on tente, sa vie entière, d’échapper. »
Dans son séjour au Jardin des tarots, méditant sur les enfants, « un peu bouchers, un peu sorciers, […] qui hébergent, comme dit Bataille, monstres et cauchemars », réfléchissant à une œuvre qu’elle regarde comme « une forêt de formes et de symboles, hybridés, condensés, selon la logique imperturbable du rêve et du désir », convoquant les surréalistes, Perec et Calvino, l’autrice laisse peu à peu entrevoir la dimension intime de sa quête : « l’enfant intérieure, et si peu familière, que j’emmène ici avec moi, que chaque jour, chaque pas vont peu à peu ranimer, tirer du sommeil et de l’oubli où je l’avais ensevelie » — son enfance, au bout du jardin.
Nathalie Crom
TÉLÉRAMA - 15 septembre 2021
LIBÉRATION
23 septembre 2021
Niki de Saint Phalle, super nana
Dans un essai singulier consacré à l’enfance saccagée de la plasticienne unique en son genre, Gwenaëlle Aubry déroule l’imagination, la folie et la classe de l’artiste.
C’est une plongée dans la folie et l’enfance que nous offre Gwenaëlle Aubry avec son essai consacré à Niki de Saint Phalle, peut-être même une plongée dans la folie de l’enfance tant la vie et l’œuvre de cette artiste hors norme sont marquées par les douze premières années de sa vie. On ne peut en effet comprendre la psyché et l’imagination foisonnante de cette femme, au prénom venu du grec (nike signifie victoire), sans remonter aux origines, sans décortiquer ses relations tourmentées avec ses parents et son milieu. «Elle s’appelle Saint-Phalle, et à l’âge de 11 ans elle a été violée par son père, écrit Aubry dès la quatrième page. On pourrait commencer par là, tout reprendre à zéro. Elle est née le 29 octobre 1930, Catherine Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle, et un jour de l’été 1942, son père, André Marie Fal de Saint-Phalle, a “mis son sexe dans (sa) bouche”.»
Il ne faut pas croire que, dès lors, nous embarquons dans une simple biographie, non, cela a déjà été fait. C’est davantage dans un jeu que nous entraîne Gwenaëlle Aubry, un jeu de tarots, matrice divinatoire et enjeu oulipien, de ce livre singulier porté par un souffle immense. Un jeu lancé par Niki de Saint Phalle elle-même avec son Jardin des Tarots façonné pendant les vingt dernières années du XXe siècle au creux de la Toscane dans une forêt de cyprès et d’oliviers à partir des figures majeures du jardin : la Force et le Magicien, la Papesse et le Fou, l’Empereur et le Pendu, le Monde et la Mort, la Justice, l’Impératrice, la Lune et d’autres encore. Un travail de titan mené avec son compagnon Jean Tinguely et une équipe de céramistes, poètes et jardiniers, creusant, modelant des formes à taille humaine serties de céramique et d’éclats de miroir. Des formes dans lesquelles Niki de Saint Phalle se réfugiera comme on se réfugie dans le giron chaud d’une poitrine maternelle, ainsi dans l’Impératrice, «espace tout en rondeurs ondulantes sans aucun angle pour m’effrayer ou m’attaquer», selon ses mots.
«J’avais une matière très abondante»
«Ce qui m’intéressait, c’était de traquer la pulsion vitale derrière ses œuvres, explique Gwenaëlle Aubry. Tirer les cartes du tarot, les retourner, les lire et voir comment ses actes artistiques sont en fait des gestes de conjuration.» Fascinée par les sculptures habitables de l’artiste, l’autrice dit avoir précisément construit ce livre comme une sculpture habitable. «J’avais une matière très abondante qu’il a fallu tailler, à laquelle il a fallu donner forme», dit-elle et on la croit volontiers tant la vie et l’œuvre torturées de Niki de Saint Phalle comptent d’aventures et de démesure. À l’image de l’œuvre HON («Elle» en suédois), née du désir et du rêve, un corps de femme de 27 mètres de long, 9 mètres de large et 6 mètres de haut constitué de seins-collines, d’un ventre-volcan et de cuisses monumentales enserrant un sexe béant par lequel entre le visiteur ébahi. On y revient toujours : à la pénétration, au giron maternel.
«Moi, je m’appelle Niki de Saint Phalle, et je fais des sculptures monumentales», c’est par cette phrase que Gwenaëlle Aubry entame son récit, et nous vous mettons au défi de ne pas garder en tête, telle une mélodie, ces mots qui claquent comme un fouet et que l’artiste prononce dans une vidéo, visage tendu face caméra, regard provocant, beauté lisse et trompeuse à la Nico qui lui ressemble étrangement et qu’une seule lettre distingue. Elle a fait des sculptures monumentales, telles HON et surtout les Nanas, que nous connaissons tous, impossible d’être passé à côté de ces formes de femmes plantureuses, charnues et colorées. Mais d’abord les tirs à la carabine sur des ballons remplis de peinture qui, une fois crevés, déversent leurs couleurs telle une traînée de lave ou de sperme ou de lait maternel sur des œuvres soudain sublimées ou saccagées. Le saccage, tel est bien ce qui a motivé ses premiers gestes artistiques, elle dont l’enfance fut saccagée, détruire ce monde d’homme aussi, elle qui a toujours aimé entremêler le masculin et le féminin.
«Elle n’a eu de cesse de revendiquer un art féminin tout en refusant l’assignation à un rôle clos. Avec Jean Tinguely, ils ont joué des grands duos, l’aristo et le prolo, le masculin et le féminin, tout en perturbant ces rôles et en les échangeant, ils parlaient même d’hermaphrodisme, explique Gwenaëlle Aubry. À l’époque, on avait encore du mal à concevoir qu’une femme puisse sortir du cadre intime. Je voulais intégrer tout ce qui fait d’elle une contemporaine et aussi montrer la logique accidentée qui mène des tirs aux nanas. Une constante, la révolte. Et, bien sûr, centrale, la question de l’enfance.»
Au fil de ses rencontres imaginaires ou réelles dans le Jardin des Tarots, l’autrice déroule la folie, la démesure, la classe de cette femme à nulle autre pareille et, chemin faisant, se retrouve confrontée à son propre parcours. «Je cherchais à travers elle l’ailleurs et l’enfance et, au moment où il me devenait palpable, ma grand-mère est morte et le livre s’est mis à bifurquer. J’ai tiré d’autres cartes et je les ai rejouées. J’ai moi-même relancé la vie par ce livre qui m’a donné de la force.»
Alexandra Schwartzbrod
LIBÉRATION – 23 septembre 2021
AOC
7 octobre 2021
Derrière les miroirs déformants de la légende
Commençons par une petite devinette, et des plus faciles : l'art et l'enfance sont en bateau, l'un des deux tombe à l'eau. Qui reste-t-il ? Si vous pensez avoir une chance sur deux, pile ou face, alors, et quoi que vous prétendiez, vous avez faux – puisque la seule bonne réponse eut été : rien.
L'enfance de l'art, c'est l'art de l'enfance, et tout le reste est billevesées – l'un (masculin) n'est rien sans l'autre (féminin) : vieux fruit blet au mieux. C'est bien sûr Picasso affirmant que tous les petits enfants sans exception sont des artistes, la difficulté étant de le rester (il suffit de les voir être le jeu qu'ils imaginent pour s'en convaincre). C'est Nietzsche, aussi bien, qui faisait des métamorphoses enclenchées par le jeu artistique une chance de retrouver l'état de « l'enfant (qui) est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue roulant d'elle-même, un premier mouvement, un "oui" sacré ».
Dans son prolongement, Georges Bataille, auquel Gwenaëlle Aubry multiplie judicieusement les références dans ce remarquable Saint Phalle. Monter en enfance, élevait l'enfantillage au rang de l'art (« Je crois qu'il y a quelque chose d'essentiellement puéril dans la littérature », disait-il d'ailleurs) – Bataille affirmait également dans Le Petit, l'un de ses textes les plus ésotériques dont le titre renvoie à l'enfance, que « écrire est rechercher la chance».
Rechercher la chance, malgré tout, dans le geste artistique : on pourrait placer le Saint Phalle d'Aubry tout entier sous ce signe, une fois rappelé que ce mot de chance appartient à la grande famille étymologique issue du latin cadere (« tomber »), aux côtés entre autres de la cadence (ce qui tombe) ou du cadavre (qui ne se relèvera plus) : loin de ce qu'en font les joueurs de loto, la chance, qui a longtemps pu être mauvaise ou bonne, est, en somme, ce qui nous tombe dessus, ne cesse de nous tomber dessus en nous rappelant incessamment à l'ordre du tragique : l'important, dès lors, n'est rien d'autre que d'imaginer ce que l'on en fait, de ce qui nous arrive. Le geste artistique est précisément ce qui permet d'en faire quelque chose : de rebondir, d'échapper par le mouvement à la catastrophe initiale. Le déposer au secret des œuvres qui le subsument, c'est aussi, c'est peut-être d'abord faire quelque chose plutôt que rien du meilleur comme du pire – quand rien ne nous mine autant, au quotidien, que ce rien.
Jean Tinguely admirait précisément cela dans l'œuvre de Niki de Saint Phalle, lui qui devint son mari longtemps après s'être affirmé son plus proche complice dans l'invention de « 36000 façons d'être déséquilibré », disaient ces deux « producteurs super louches » qui furent le plus noble adversaire l'un de l'autre dans une joyeuse compétition ayant la beauté de n'avoir fait que deux gagnants : « Elle est l'artiste-enfant. Tout ce qu'elle fait reste enfantin. Elle reste un artiste primitif : c'est une chose que j'admire énormément », disait Tinguely, sachant que lui-même revendiquait l'enfance comme horizon : « J'ai toujours travaillé de préférence sur l'enfant comme étalon – mesure plus vrai, plus palpable que l'adulte. »
Il y a de « l'enfance comme monstre », chez Saint Phalle, qui connut très jeune une renommée immédiatement internationale.
Évidemment, il faut se garder ici de faire un paradis perdu de l'enfance, forte de sa communication directe avec la toute-puissance imaginaire. L'enfance de Saint Phalle, quand bien même elle aurait grandi entre la France et les États-Unis dans des univers mêlant la vieille aristocratie et l'abondance financière, aura certains jours frisé l'enfer entre une mère sèche d'amour et un père qui, révéla-t-elle dans une autobiographie tardive, l'a violée – « (Saint Phalle) écrit enfin (et écrire ça, c'est comme tirer à la carabine, droit devant et sans ciller : "Mon père (elle enlumine le mot 'père'), secrètement, devait étouffer dans sa vie, mais il manquait du courage d'une vraie révolte. La petite fille que j'étais sera la seule victime de sa lamentable rébellion". »
Un saccage. « Il est des enfances-socles, sur lesquelles construire solidement sa statue adulte ; d'autres comme des puits sans fond où l'on n'en finit pas de tomber : mais celles-ci mènent à des lieux que les enfants choyés ne visiteront jamais, et, si l'on est assez fort pour en revenir, à des œuvres dont ils n'ont pas le soupçon. L'enfance fêlée ouvre au mythe », écrit Aubry qui y revient de bout en bout : de l'enfance, Saint Phalle a « tout donné à voir, tout offert au regard, candeur et démesure, appétit d'ogre et terreurs enfouies, insolence, joie, cruauté. Je crois pourtant qu'il lui a fallu, pour la retrouver, accomplir un long trajet », et c'est ce trajet aux allures de passion, évidemment, qui intéresse l'écrivaine, et l'intéresse d'autant plus qu'elle en démêle les nombreux aspects féministes, quand être une artiste à la mode, dans les années pop qui furent celles du triomphe de ses Nanas éclatantes de couleurs, n'allait pas sans une avalanche de malentendus.
Rester libre, pourtant, c'est aussi ce que pose d'emblée le sous-titre du livre, « monter en enfance », aussi paradoxal puisse-t-il paraître quand le sens commun veut plutôt qu'on risque toujours d'y retomber, en enfance, perdant aussitôt son statut de grande personne, d'adulte responsable. Là encore on retrouve Georges Bataille, avec lequel Saint Phalle partageait aussi une forme de fascination pour le personnage de Gilles de Rai, alias Barbe Bleu, dont elle aimait à se dire « lointain cousin » via le très ancien arbre généalogique paternel, Bataille et la conviction que « ce ne sont pas les monstres qui pourchassent les enfants, mais que l'enfance est elle-même le monstre auquel on tente, sa vie entière, d'échapper. »
Il y a de « l'enfance comme monstre », chez Saint Phalle, qui connut très jeune une renommée immédiatement internationale grâce à ses séances de « Tirs » à la carabine sur des poches d'encre, séances auxquelles se précipitèrent pour y participer aussi bien Jasper Johns que Jean Fautrier (elle appelait cela « peindre à la carabine », ou « faire saigner la peinture »).
Autodidacte, elle est pourtant devenue artiste sur le tard, après avoir découvert le Palais Idéal du Facteur Cheval et le Parc Güell ou la Sagrada Familia de l'architecte catalan Antonio Gaudi, à Barcelone. C'est cet appel au geste artistique le plus libre qui lui a permis, au départ, de tourner la page noire de son entrée dans la vie d'adulte, une page placée sous le signe des électrochocs et d'un internement consécutif à une tentative de suicide – et là aussi, au passage, l'on retrouve évidemment quelques-unes des obsessions de Gwenaëlle Aubry elle-même, auteure de Personne (Mercure de France, 2009), du Diable détacheur (Actes Sud, 1999, son premier roman libérateur) et de La Folie Elisa (Mercure de France, 2018).
L'une des plus belles leçons du livre de Gwenaëlle Aubry n'en reste pas moins de montrer avec évidence et limpidité ce principe du geste artistique tel qu'il se déploie de bout en bout dans l'existence de Saint Phalle, une existence au regard de laquelle il est impossible de séparer la vie de l'œuvre, quand l'artiste elle-même, coutumière de la parole la plus immédiate, affirmait d'ailleurs : « Dès que j'ai un pinceau dans la main, un crayon, un morceau d'argile, toute angoisse disparaît » – à l'image de l'enfant s'éloignant dans son jeu à l'instant où ce jeu lui est bien plus présent, bien plus réel que la voix des adultes qui l'appellent.
Encore faut-il parvenir à cet état, « monter » et non pas s'effondrer, sinon pour rebondir afin de s'affranchir des entraves que trame la vie courante – au point de quitter comme l'on se sauve d'un destin trop bien tracé son premier mari, l'écrivain américain Harry Mathews, et leurs deux enfants en bas âge pour se livrer à l'art, sans rien gommer de ce qu'évoque ce terme « livrer ». Il fallait aussi bien s'affranchir du grotesque auquel le monde vous renvoie si volontiers dans ces cas-là – mais peut-être, mais sans doute était-ce plus facile durant les trois décennies qui ont vu Saint Phalle affirmer sa légende – et l'on peut ajouter qu'une pointe de nostalgie pour ces années de grande liberté artistique, durant lesquelles les notions de communauté et de partage avaient un sens concret, nimbe l'ensemble du récit.
Dans cette geste d'une conquête artistique, l'une des clés est sans doute celle-ci : « Voilà encore, ce qui m'intrigue et me plaît tant chez elle : l'absence de ressentiment. À sa mère dévorante, elle écrit : "Votre mauvaise opinion de moi, ma mère, me fut extrêmement douloureuse et utile… Qu'aurais-je fait d'une mère me noyant d'amour ?" ». Le ressentiment, précisément parce qu'il ferme à double tour la porte de l'enfance, est le principal ennemi de l'artiste, Nietzsche de mille façons l'a affirmé. Le ressentiment, pour l'artiste et pas seulement, c'est la toile d'araignée que l'individu sécrète de lui-même, prélude à sa dévoration intérieure.
« Il est des jardins où le besoin d'autre chose est tout de même moins grand qu'ailleurs. »
Mais il est grand temps d'en venir à ce qui fait œuvre à son tour dans ce Saint Phalle. Monter en enfance, quand son puissant intérêt est loin de se limiter au matériau brassé, à son sujet désormais historique, à l'intelligence et à la souplesse de ses analyses baignées d'une érudition d'autant plus enrichissante qu'elle n'est jamais écrasante : ce qui fait le puissant intérêt du livre tient à sa forme, dont l'adéquation avec le fond est immédiatement fructueuse et d'autant plus que cette forme prend la dimension d'un jeu.
Sans doute convient-il de rappeler tout d'abord que l'invention de formes souples et mobiles est l'une des lignes de force du travail d'Aubry, et l'on se souvient de la manière qu'avait le récit Personne, ancré dans l'autobiographie, de se déployer suivant les règles de l'abécédaire pour transmettre quelque chose d'une filiation blessée par la psychose et le suicide paternels.
Cette fois, en lien évident avec la question de l'enfance, la forme vient tout droit d'un jardin, mais un jardin magique, ou peut-être et plus exactement, un jardin sorcier, le fameux Jardin des Tarots que Saint Phalle a édifié sur la colline de Garavicchio, à Capalbio, en Toscane, au long des années 80, au temps des grandes commandes internationales (la fontaine Stravinsky à Paris, celle de Château-Chinon, L'ange protecteur de la Gare centrale de Zurich, et avant cela le fameux Golem si délicieusement monstrueux de Jérusalem).
Un jardin élaboré avec ses propres deniers, à l'élaboration duquel elle a invité à participer, outre Jean Tinguely bien sûr, toute une « tribu » d'artistes et de voisins dont certains s'en occupent encore aujourd'hui et, le faisant visiter, partagent volontiers des souvenirs vivaces.
Cette folie des dernières années est un aboutissement dans l'œuvre de Saint Phalle : une manière autant qu'un lieu pour atteindre enfin la possibilité d'« habiter le monde » en artiste femme, et résolument – d'où l'importance d'une citation que l'on retrouve à l'ouverture et à la fin du livre, due cette fois à André Breton : « Il est des jardins où le besoin d'autre chose est tout de même moins grand qu'ailleurs », écrivait-il dans L'Art magique.
L'ensemble du livre s'organise à partir de ce jardin magique où le lecteur ne peut qu'éprouver le besoin de se rendre toutes affaires cessantes et dans lequel, peu avant le confinement du printemps 2020, Aubry a passé sept jours, comme une Genèse.
Les sculptures monumentales à flanc de colline, représentant les 22 arcanes majeurs du jeu de tarot, donnent les titres des chapitres, dans lesquels Gwenaëlle Aubry orchestre savamment les informations biographiques et artistiques avec lesquelles elle jongle plutôt que de les aligner chronologiquement, les tressant pour mieux saisir, cerner en tout cas, l'insaisissable. Au huitième jour elle peut rebattre les vingt-deux cartes, parmi lesquelles le fou, qui s'est beaucoup déplacé dans le jardin, et l'impératrice, au sein (littéralement : elle y avait fait sa chambre) de laquelle Saint Phalle a habité plusieurs années.
Autant dire que la question du jeu, intimement liée à l'enfance et aussi bien, en l'occurrence, à l'art divinatoire, est littéralement mise en jeu, et donc en forme, au long des pages : et ce jeu y prend la dimension extrêmement sérieuse qu'il peut avoir dans l'enfance. Car l'art est un jeu d'autant plus sérieux qu'il ne peut pas se prendre au sérieux – au sens pour la seconde occurrence du sérieux qu'accordent les grandes personnes à leur rôle d'acteur économique ou familial, chacun rivé à son quant-à-soi pour mesurer ici sa surface sociale et s'affirmer là digne du statut de « grande personne », et autant dire, pour faire toujours bonne figure, comme l'élucide là encore l'étymologie (ce drôle de signifiant qu'est le mot personne et qui désigne tantôt personne tantôt quelqu'un vient du latin persona, désignant le masque de théâtre).
Ce jeu assurément en devient la réhabilitation magistrale de Saint Phalle, qu'Aubry s'astreint à nommer en occultant régulièrement le prénom par lequel, étant femme, elle est si souvent désignée : immense artiste de l'éclat dans tous les sens du terme (éclat des tirs, éclat des couleurs, éclat des miroirs brisés dans le Jardin des Tarots), Saint Phalle « n'est pas une artiste maudite, elle a été très aimée, elle a énormément séduit », et son travail en pâtit désormais, comme de « la high visibility des Nanas – pop, décoratif, art officiel, art d'État, art daté, aussi, des années 80, de l'explosion du marché : autant d'images, de miroirs déformants qui en occultent la violence et la rage. » Voilà la violence et la rage qui s'incarnent, une fois redistribuées les cartes de la légende, au jardin.
Bertrand Leclair
AOC – 7 octobre 2021
LE MATRICULE DES ANGES
Octobre 2021
Une traversée du miroir
Niki de Saint Phalle a peint à la carabine, imposé ses Nanas à la rue. Amazone iconoclaste et révoltée, elle ne pouvait que séduire Gwenaëlle Aubry.
Cela manque d'enfance, estimait Louis XIV, d'un plan de Marly, qu'il voulait être opposé à celui de Versailles. Ce manque d'enfance, on ne saurait le reprocher au Jardin des Tarots qu'a conçu et réalisé, en Toscane, et durant près de vingt ans – de 1979 à 1996 –, Niki de Saint Phalle à qui Gwenaëlle Aubry consacre son dernier livre.
Un jardin qu'elle nous propose d'explorer pour ce qu'il est, un ailleurs dans un ici, un lieu où la distance avec l'enfance est annulée. Inspiré par l'inquiétante imagerie des peurs archaïques et le goût de la magie, il multiplie de monumentales et miroitantes sculptures nommées d'après les arcanes majeurs du tarot. De La Force au Soleil en passant par La Papesse et le Magicien ou La Mort, Le Pendu et Le Fou, tout n'est que candeur et démesure, « appétit d'ogre et terreurs enfouies », insolence, joie, cruauté. Des sculptures pénétrables et même habitables, qui permettent, par exemple, de monter dans la tête du Magicien ou d'entrer dans le sein de L'Impératrice, là où Saint Phalle, qui voulait « vivre dans son rêve », avait installé sa chambre à l'époque où elle avait fait de cette sculpture sa propre habitation.
Si Gwenaëlle Aubry a fait, de ce parcours initiatique d'une figure à l'autre, le fil rouge de son livre, c'est que chacune de ces sculptures code, déplace, explore les méandres d'une âme torturée, donne forme à la matière noire d'une enfance traumatisante et à la violence des démons qui habitaient Niki de Saint Phalle. Née à New York, en 1930, dans une famille de banquiers aristocrates, Catherine Marie-Agnès de Saint Phalle était promise à un avenir américain « luxueux et mortifère » – elle a d'ailleurs été mannequin de 17 à 25 ans. Mais violée, à 11 ans, par son père, et maltraitée par sa mère, qui l'appelait Niki, elle s'enfuira avec Harry Mathews, épousé en 1950. Un « homme-socle » (qui deviendra, et sera longtemps, l'unique membre américain de l'Oulipo) avec lequel elle vivra à Paris, à Nice, en Espagne, et à qui elle donnera deux enfants. Mais derrière la femme extravagante et théâtrale se cache une femme qui souffre et sombrera dans la dépression, tentera de se tuer, sera internée, subira des électrochocs. C'est à l'hôpital psychiatrique qu'elle découvrira l'art et se mettra à peindre.
Commence alors une nouvelle vie. Abandonnant mari et enfants – « La famille est une arène où l'on s'entredévore. » –, elle élit une autre sorte de famille, faite de morts et d'éternels, d'oiseaux-soleils, de dieux égyptiens, de déesses grecques. Toute une généalogie magique qu'elle croit retrouver auprès des naïfs, des fous, de l'art des hors-la-loi comme le Douanier Rousseau, Gaudí, le facteur Cheval ou Jean Tinguely, qui deviendra l'allié, le rival, l'amant, « l'indéfectible compagnon de jeu », et bientôt le mari. Le jeu a été leur grand lien vital, et leur première-née, Hon, « Elle » en suédois, verra le jour à Stockholm, en 1966, sous la forme d'une Nana-cathédrale de 30 mètres de long occupée à l'intérieur par les machines déglinguées, inutiles et toujours en mouvement, de Tinguely, qui se disait poète ou encore « bricoleur superlouche ». Trente ans durant ils travailleront propulsés par l'enfance, ses ritournelles et ses maquettes pour lui – il se contente d'en modifier l'échelle –, ses fêlures et son saccage – qu'elle transforme en révolte et en rire – pour elle. « Tout ce qu'elle fait reste enfantin », disait d'elle Tinguely, « elle reste un artiste primitif. »
Libre, non chronologique et non prévisible, le livre de Gwenaëlle Aubry est une sorte de kaléidoscope narratif. On va, on vient dans l'espace et le temps, et dans une œuvre dont les débuts sont marqués par le rite et par une pratique : le tir. Saint Phalle appelait ça « peindre à la carabine », « faire saigner la peinture ». En combinaison blanche, elle tire sur des tableaux-cibles recouverts de plâtre cachant des poches de peinture et d'autres objets. Un rite mêlant destruction et création, virginité et souillure, violence et jeu, sortilèges et liturgie. À cette violence rageuse et profanatoire, à ces rites de conjuration qui passent par des Accouchées et des Mariées, succéderont les Nanas, vastes, excessives, impénétrables, et plus tard les Skinnies filiformes. Une œuvre visant à conquérir les privilèges des hommes tout en gardant ceux de la féminité.
Être tout, vouloir tout, Niki de Saint Phalle créait pour se recréer. Dans son livre, Gwenaëlle Aubry joue au tarot avec elle, tout en cherchant l'enfance et l'ailleurs, « sûre que Saint Phalle en détenait les clefs ». À juste titre et avec bonheur.
Richard Blin
LE MATRICULE DES ANGES - Octobre 2021
L'HUMANITÉ
4 novembre 2021
Saint Phalle, franc-tireuse et magicienne
Dans un essai personnel et très documenté, Gwenaëlle Aubry explore toutes les facettes de l'artiste, de l'enfance brisée au succès planétaire des Nanas.
Elle s'est appelée Marie-Agnès Fal de Saint Phalle, Niki Mathews, Niki de Saint Phalle. Elle a conquis sa liberté en quittant son mari, l'écrivain oulipien Harry Mathews, et leurs deux enfants, pour s'installer à Paris. Violée à 11 ans par son père aristocrate français, frappée par sa mère, riche héritière américaine, elle a connu la descente aux enfers, l'internement, les électrochocs. Son œuvre, pourtant, dit tout le contraire. Au moins en apparence. Ses plantureuses Nanas colorées, au visage sans yeux ni bouche, expriment la joie du corps féminin libéré, la volupté assumée.
Peintre autodidacte, Niki de Saint Phalle (1930-2002) est entrée à 30 ans sur la scène artistique avec la série des Tirs, faisant exploser à la carabine des poches de couleur. Performeuse, membre des nouveaux réalistes (Yves Klein, Christo…), elle rencontre l'artiste suisse Jean Tinguely, concepteur de machines inutiles, qu'elle épouse en 1971. Amants, parfois concurrents, ils ont formé un couple égalitaire et construit ensemble plusieurs œuvres : Hon/Elle (Stockholm, 1966), conçue par Saint Phalle seule, une monumentale Nana couchée au sexe béant ; la fontaine Stravinsky, près de Beaubourg, où leurs deux univers se mêlent. Papesse régnant sur une tribu de « princes ouvriers et de poètes-artisans », elle a mis vingt ans à accoucher du Jardin des Tarots, sur la colline de Capalbio, en Toscane, habitant un temps l'une de ses sculptures, l'Impératrice, « captive volontaire de cette matrice hypnotique ».
Un voyage dans une forêt de signes, de couleurs et de matières
La vie de Niki de Saint-Phalle est un cheminement vers une enfance gagnée, transfigurée. C'est le sens de « monter en enfance », le sous-titre de l'essai de Gwenaëlle Aubry. Comme dans Lazare mon amour, son livre sur la poétesse américaine Sylvia Plath, elle « sculpte un kolossos, l'une de ces figurines rituelles qui, dans la Grèce antique, donnaient corps aux absents, prise sur les morts ». Pour s'approcher de Saint Phalle, qui mérite d'être appelée par son seul nom de famille autant que ses homologues masculins, elle a beaucoup lu, notamment les textes autobiographiques de l'artiste, rencontré ses descendants, longuement dialogué avec Marco, le gardien du Jardin des Tarots. Livre mosaïque, en hommage à la technique du trencadis (que l'artiste avait empruntée à Gaudí), Saint Phalle est une traversée du miroir, un voyage dans une forêt de signes, de couleurs et de matières. Écrite pendant le deuxième confinement, la dernière partie du livre tisse un très beau lien entre l'artiste à bout de souffle, morte des suites d'une maladie pulmonaire, la grand-mère de Gwenaëlle Aubry, retournée en enfance et veillée par Maryam, fabuleuse Black Nana, et l'autrice elle-même, essoufflée par le Covid-19 dans un Paris désert. Écrivaine de l'adolescence, Gwenaëlle Aubry réussit avec Saint Phalle son entrée dans le territoire de l'enfance.
Sophie Joubert
L'HUMANITÉ - 4 novembre 2021
LE MONDE DES LIVRES
29 octobre 2021
Inarrêtable
« On met longtemps à devenir jeune », disait Pablo Picasso. Le titre que la romancière et essayiste Gwenaëlle Aubry a donné à son nouvel ouvrage, Saint Phalle. Monter en enfance, déplie l'énigme de cette formule. Que l'art allie la créativité et la toute-puissance enfantines pour transformer le monde, l'œuvre de Niki de Saint Phalle (1930-2002) n'a cessé d'en être la preuve. Mais si tous les créateurs cultivent l'enfance en eux, tous n'ont pas eu celle de Saint Phalle – l'écrivaine se refuse à l'appeler par son seul prénom, Niki, comme on l'a fait trop souvent parce qu'elle était une femme. Violée par son père à l'âge de 11 ans, maltraitée par sa mère, elle sort de ces années saccagée, mais combative. « Pour survivre à l'enfant morte qu'elle abritait, elle n'a cessé d'explorer une part d'enfance inentamée », explique Aubry. Dès lors, rien n'arrêtera sa volonté de « faire la révolte », ni sa riche famille d'aristocrates, ni ses effondrements psychiques, ni les critiques dépréciant son « travail de dame ». Son succès sera considérable, mais sa principale ascension reste cette montée en enfance dans « la main du magicien ».
Le beau parti pris de Gwenaëlle Aubry consiste donc à interpréter l'œuvre et la vie mêlées en choisissant « l'enfant comme étalon-mesure, plus vrai (…) que l'adulte ». Pour cela, quoi de mieux qu'un jardin, lieu fantastique où « il joue et jouit » ? Aussi l'écrivaine nous entraîne-t-elle sur la colline de Garavicchio, en Toscane, dans le jardin des Tarots, où Saint Phalle édifia, au long des années 1980, souvent à ses frais, en s'inspirant des vingt-deux arcanes majeurs du jeu, ses sculptures monumentales. Les descriptions qu'en fait Aubry, au fil de chapitres qui portent leur nom, sont merveilleuses et émerveillées, précises et teintées d'humour, tel ce minaret du château de L'Empereur, « de guingois, ventru, ondulant, bosselé, comme un boa géant qui aurait avalé d'un coup la tour de Pise, les Watts Towers et la Sagrada Familia ».
Poète au sens ancien du mot, « celui qui fait », admiratrice du facteur Cheval comme d'Antoni Gaudí, Saint Phalle travaille le verre, le béton, le fer, la céramique, les miroirs cassés pour sublimer ses figures. Tel l'enfant dans sa cabane, l'artiste vit même un temps dans l'une d'elles, L'Impératrice, dormant à l'intérieur d'un de ses seins. Ce n'est pas pour se cacher, cependant, car Saint Phalle veut au contraire « tout montrer », à commencer par le monstre « prêt à vous sauter à la gorge ». Ce qui l'intéresse, explique Aubry, citant Georges Bataille, c'est « ce qui nous lie à la monstruosité que l'être humain porte en lui dès la tendre enfance ».
« Un peu bouchers, un peu sorciers », les enfants aiment les rituels, et ceux qu'agence l'artiste sont « simples et contradictoires : destruction et création, virginité et souillure, précision et hasard, violence et jeu, sacrilège et liturgie ». Saint Phalle, en différents costumes d'officiante, invente des rites de saccage et de profanation où se joue son salut. Les plus célèbres sont les tirs à la carabine et les tableaux-cibles. Elle tire sur le patriarcat, sur son enfance fêlée ; en pleine guerre d'Algérie, une poche de peinture fait exploser du rouge sang sur du blanc ; elle change le vide en plein, et le néant qui la mine en puissance vitale. Ce mouvement de perpétuelle métamorphose qui l'anime est à la fois poétique et politique. La créatrice des Nanas et des Black Heroes deviendra, avec le temps, une icône pop un peu dévaluée par sa gloire, et c'est injuste car, dans ses œuvres, ses films et ses textes, elle a incarné sans faillir le féminisme, l'antiracisme et la puissance de « se réparer soi-même en même temps que le monde ».
Pour cela, cette femme belle, rebelle et libre a pu compter sur deux compagnons : l'écrivain Harry Mathews (1930-2017), « l'homme socle » avec qui elle a deux enfants, puis l'artiste Jean Tinguely (1925-1991), dont elle partage « la passion du mouvement ». Elle quitte alors sa famille pour former avec lui un couple hors norme. Égaux, amants, enfants, « la Papesse et le Magicien » s'amusent ensemble, sur « leur Olympe foutraque », à créer sans mesure, « ils rivalisent et collaborent dans le rêve » et sont, selon les propres mots de Saint Phalle, « une amplification l'un de l'autre ».
Ce livre, que l'on pourrait appeler une biographie initiatique, tire aussi son émouvante singularité de l'engagement de son autrice.
À quoi bon raconter une œuvre, en effet, même avec passion, sans dire ce qu'elle suscite ou répare en soi, ce qui fait lien ? Celle qui a écrit Personne (Mercure de France, 2009), beau récit consacré à son père bipolaire, ne peut qu'être sensible aux « 36 000 façons d'être déséquilibré » inventées par Saint Phalle. Toujours à la bonne distance, elle dévoue son style foisonnant et la richesse de son lexique à l'expansion « inarrêtable » de Saint Phalle, qui, vieillie et malade, a sculpté jusqu'au bout avec un masque FFP2 et une bouteille d'oxygène. Elle-même isolée et à bout de souffle pour cause de Covid-19, en mars 2020, Aubry trouve refuge par visioconférence dans le jardin des Tarots. « J'étais comme elle », confie l'écrivaine, « (…) jouant un cache-cache solitaire avec l'enfance enfouie, la Petite oubliée ».
Camille Laurens
LE MONDE DES LIVRES - 29 octobre 2021

Gwenaëlle Aubry
Saint Phalle
Monter en enfance
Le Livre de Poche n° 36910, 2023
256 pages - 109 x 178 mm
EAN 9782253107552
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