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Gwenaëlle Aubry
Notre vie s’use en transfigurations
Actes Sud, 2007
« Je raconterai plus tard quand et comment j'ai fait l'apprentissage de la violence, découvert ma laideur », écrivait Sartre dans Les mots.
Cette histoire, on ne la lit nulle part. La littérature a engendré des monstres sublimes et des bouffons difformes, des Caliban, des Thersite et des Quasimodo, mais la laideur banale, celle sur laquelle les regards glissent et les promesses se brisent, elle s'en est peu souciée. Elle l'a abandonnée aux contes, dont les vilains petits canards, les miroirs flatteurs et les peaux d'âne ont bercé nos rêves et nos terreurs enfantines, et où s'abreuve encore, bien après, nos visages devenus des masques qu'on ne peut plus ôter, notre désir secret de métamorphose.
Paru le 03/01/2007
Actes Sud - Un Endroit Où Aller
Littérature française
10 x 19 cm
EAN 9782742765447
Sélection Presse
X
LE MONDE DES LIVRES - 04 janvier 2007
MAGAZINE LITTÉRAIRE – Avril 2007
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 26 avril 2007
LE MONDE DES LIVRES
04 janvier 2007
Le titre est emprunté à Rilke ("Septième élégie de Duino"). Il ne s'agit ni d'un essai ni d'un roman, mais d'une série de variations, très joliment écrites, sur la tyrannie de la beauté, l'apprentissage de la laideur, une tentative de se regarder autrement que selon les "canons" de l'esthétique, selon les reflets des miroirs, selon les critères sociaux. Sans complaisance, Gwenaëlle Aubry se glisse sous la peau d'une disgraciée, se fait vieillir, s'offre des rides et un masque dénué de charme qui lui permet de s'éclipser, ou plutôt de scinder l'âme des apparences, d'en finir avec l'illusion des visages qui prétendent dire la vérité.
Jadis, tel Chéri Bibi ou quelque hors-la-loi soucieux d'échapper aux polices, un Américain à peau blanche se fit crêper les cheveux et teinter l'épiderme afin de témoigner du calvaire quotidien vécu par les Noirs. Gwenaëlle Aubry, elle, n'est ni en cavale ni en reportage, mais en immersion dans un imaginaire codifié. Elle intègre le "désir secret de métamorphose" suscité par la littérature, qu'il s'agisse d'une identification aux monstres sublimes et aux bouffons difformes nommés Caliban ou Quasimodo, de l'empreinte invisible laissée par les gueules cassées des contes pour enfants, vilains petits canards, peaux d'âne ou personnages aux traits ingrats maquillés par des sorciers enchanteurs.
"AU BOUT DU BISTOURI"
Les vrais sorciers sont les écrivains, même si les chirurgiens esthétiques prétendent aujourd'hui à ce statut, accueillant dans leur cabinet même ceux et celles qui étaient nés du bon côté du monde, ce séducteur rongé par sa calvitie ou cette femme qui posait en première page des magazines et qui ne se reconnaît plus dans son visage flétri. D'un chapitre à l'autre, Gwenaëlle Aubry se greffe sur un conte, une chanson, la légende de la Belle et la Bête, une exposition (Bellmer, Dubuffet, Bacon), d'hypothétiques souvenirs, un défilé de mode, des articles de magazines ("le bonheur est au bout du bistouri"), une époque où l'on se faisait photographier par Harcourt afin de se faire estomper le visage "de plus en plus lointain, de plus en plus blanc, de plus en plus flou".
Ces exercices de style sur le vertige des transfigurations passent par le regard des mères, des copines, des garçons, mais aussi par des situations (la piscine, la cabine d'essayage de vêtements, la photo de classe, la surboum), le monologue d'un thanatopracteur. Les plus belles pages du livre sont celles où, experte en citations et collages dont elle cite les sources en fin d'ouvrage, l'auteur s'amuse à récrire Aragon ("La première fois que j'ai vu Aurélien, je l'ai trouvé insolemment beau"), imagine devant Dorian Gray, Sartre et Cyrano un défilé des laides où apparaissent Jane Eyre, la cousine Bette, Lamiel, Bérénice, la Merteuil... Époustouflante est aussi la nuit d'amour où, paupières closes, ne surnage qu'un corps léger" comme l'écume dont il est né".
Jean-Luc Douin
LE MONDE DES LIVRES - 04 janvier 2007
LE NOUVEL OBSERVATEUR
26 avril 2007
UN RÉCIT DE GWENAËLLE AUBRY
Filles laides
« Quand j'aurai changé de corps, tout ira mieux. » Allez savoir pourquoi on se fait tirer la peau, remonter les paupières, rectifier son portrait. D'où vient ce désir de « beauté » qui remplit les cassettes des sorciers du paraître ? De quelle injonction subliminale, de quel fantasme collectif, de quelle obsession cosmétique ? Philosophe et romancière, Gwenaëlle Aubry ose parler de la « laideur », celle des filles qui n'ont pas les mensurations « correctes », qui évitent de croiser leur visage dans les vitrines. La laideur banale, dont témoignait Sartre dans les Mots, « sur laquelle les regards glissent et les promesses se brisent ». La laideur comme expérience et mode de vie, comme identité. Se sentir moche, voilà. La laideur, mais vue de l'intérieur de la peau, depuis l'âme blessée de cette petite fille dont le visage a déçu sa mère avant de déplaire à tous, et qui marche tête baissée dans la rue.
« J'ai passé des heures à apprivoiser mon reflet dans un miroir à trois faces, ce reflet désolé d'être moi. » Pas évident de nommer cette injustice profonde et parfois irréparable, contrairement à ce que promettent les magazines et les chirurgiens. Comme les oiseaux, les humains sont attirés par des leurres. Des lèvres pulpeuses, des joues lisses et des cuisses fuselées, c'est oui ; un double menton, des oreilles décollées, un nez pachydermique, c'est non. Que nous soyons beaux ou laids, conformes ou non conformes, nous sommes tous conditionnés, opprimés, rendus stupides par cette dictature du regard. Une différence minuscule, un nez pointu ou trop long, et la face du monde en est changée. C'est une discrimination diablement efficace, qui dans notre univers narcissique transcende et aggrave toutes les autres. Cela donne un court récit plein de subtiles notations et traversé d'une étrange fureur, qui se termine bien loin des reflets et des masques, dans la salle de travail où va naître une petite fille, là où la beauté n'a plus que le visage exquis de l'amour.
Catherine David
LE NOUVEL OBSERVATEUR - 26 avril 2007
MAGAZINE LITTÉRAIRE
Avril 2007
Le nouveau récit de Gwenaëlle Aubry emprunte son titre aux Élégies de Duino du poète Rainer Maria Rilke : « Nulle part, ô bien-aimée, le monde ne sera comme à l'intérieur de nous-mêmes. Notre vie s'use en transfigurations. Et de plus en plus mince, le dehors, disparaît. » L'auteur de L'Isolée (éd. Stock, 2002) s'attache à décrypter la dictature de la beauté, la violence de cette loi souveraine et les inégalités qui en découlent. Récits, contes, collages, portraits... Divers genres se relaient pour brosser des tableaux du quotidien où laideur et beauté se confrontent et s'affrontent. Notre vie s'use en transfigurations s'intéresse au nourrisson difforme comme à l'homme de la rue, à un regard parental tantôt critique, tantôt aveugle, et n'hésite pas à visiter la salle du chirurgien esthétique. Variations et contrepoints s'agencent à la manière d'une composition musicale sur un constat aussi cruel que grinçant, et Gwenaëlle Aubry développe une écriture poétique en constante évolution « parce que la laideur [étant] l'au-delà de la forme, l'envers du corps et du décor, il [faut] trouver, aussi, une forme nouvelle ».
Tâm Van Thi
MAGAZINE LITTÉRAIRE – Avril 2007
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