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Gwenaëlle Aubry
Partages
Mercure de France, 2012
Posé contre un mur, devant une échoppe, il y avait un grand miroir. Je me suis arrêtée pour me voir tout entière, de la tête aux pieds. Devant moi une fille, une touriste ou une Juive, je ne sais pas, se regardait dans un miroir plus petit accroché à côté. Elle portait une robe qui dénudait ses jambes et ses bras mais soudain elle a sorti un foulard de son sac et l'a noué sur ses cheveux. J'ai trouvé ça bizarre, j'ai cherché son reflet. Et là, un instant, j'ai vu dans le cadre étroit deux visages si semblables que je n'ai plus su qui je regardais. Cela m'a fait peur, vite je suis partie, je me suis effacée.
En 2002, c'est la seconde Intifada. Sarah, Juive d'origine polonaise, née et élevée à New York, est revenue vivre en Israël avec sa mère après les attentats du 11-Septembre. Leïla a grandi dans un camp de réfugiés en Cisjordanie. Toutes deux ont dix-sept ans. Leurs voix alternent dans un passage incessant des frontières et des mondes, puis se mêlent au rythme d'une marche qui, à travers les rues de Jérusalem, les conduit l'une vers l'autre.
Partages est un roman sur la communauté et sur la séparation, sur ce qui unit et divise à la fois. Sœurs ennemies, Leïla et Sarah sont deux Antigone dont le corps est la terre où border et ensevelir leurs morts.
Bleue
Paru le 30/08/2012
Genre : Littérature française
192 pages - 140 x 205 mm
EAN : 9782715233072
ISBN : 9782715233072
Prix et distinctions
Sélection prix Goncourt
Finaliste prix Goncourt des lycéens et Grand Prix du roman de l’Académie française
Sélection Presse
X
LA CROIX - 30 août 2012
LE FIGARO MAGAZINE - Septembre 2012
MARIANNE – 08/14 septembre 2012
LE FIGARO LITTÉRAIRE – 13 septembre 2012
L'HUMANITÉ – 13 septembre 2012
LA VIE - 11/17 octobre 2012
L'EXPRESS - 24/30 octobre 2012
REGARDS – 5 février 2013
LA CROIX
30 août 2012
ROMAN Après le magnifique Personne, prix Femina 2009, Gwenaëlle Aubry donne la parole à deux adolescentes, l'une arabe et l'autre juive, dans la Jérusalem d'aujourd'hui.
Jérusalem, le combat contre les ombres
Dans son précédent roman, Personne, Gwenaëlle Aubry explorait à travers le portrait éclaté d'un mélancolique les territoires de la folie. Ce thème, ces espaces reviennent dans cette nouvelle et très belle fiction, Partages, à travers deux voix qui alternent jusqu'aux dernières lignes où elles finissent par se mêler et dans lesquelles se fait entendre, plus forte, plus insistante au fil des pages, une névrose collective.
En 2002, à Jérusalem, deux jeunes filles du même âge — dix-sept ans seulement —, qui ne se connaissent pas, vivent séparées par quelques centaines de mètres, séparées surtout par tout ce que l'histoire de cette terre — leur terre — fait supporter à leur jeune âge. Juive d'origine polonaise, Sarah vient d'arriver en Israël avec sa mère, après avoir vécu à New York les attentats du 11 septembre. Leïla, qui est arabe, sort, dit-on, « de cage » : un camp de réfugiés de Cisjordanie. La confrontation des destinées de ces deux héroïnes pourrait faire craindre un traitement consensuel de la narration, un appel facile aux bons sentiments, à des réconciliations factices ou encore une vision manichéenne des événements. Il n'en est rien.
« Tous ici, Israéliens et Palestiniens, Arabes et Juifs, comme tu voudras, nous partageons la même folie, c'est elle qui, comme la terre, nous divise et nous réunit. »
Gwenaëlle Aubry fait entendre, dès les premiers mots de leurs monologues, le retentissement de blessures très anciennes. Le poids des traumatismes subis par les parents et les ancêtres rend impossible tout rapprochement entre elles, entre les deux communautés, et la vie à la fois paisible et ardente dont elles rêvent. Elles se croisent dans leurs déambulations à travers la ville, il leur arrive même de se voir, à côté l'une de l'autre, dans un miroir, expérience d'une inquiétante étrangeté où l'inconnue, l'espace d'un instant, devient un double. Sarah apprend l'hébreu, fréquente la cinémathèque, aime Radiohead, les Doors et les films de Lubitsch et de Kubrick. Amoureuse de Joseph, un camarade d'études qui veut échapper au service militaire et aller en Europe étudier la littérature allemande à cause de Thomas Mann, elle lit Joseph et ses frères. L'espace mental dans lequel se meut Leïla est tapissé d'images puisées dans le Coran et dans des textes poétiques. Elle aime Le Vieil Homme et la Mer, se sent mystérieusement attirée par le visage de T.S. Eliot sur une couverture de livre et par le titre de son œuvre majeure qu'elle va lire, The Waste Land : la terre vaine, le désert — sans doute celui auquel elle veut échapper, qu'elle fuit comme sur un tapis volant, grâce aux images suggérées par les poèmes : New York, les ponts de la Tamise, Oxford et ses universités.
Mais un lourd passé fait de souvenirs personnels et familiaux les accable toutes deux. L'une et l'autre se sentent assiégées par la présence des morts en elles. Leïla est obsédée par la spoliation des terres qui leur appartenaient et que la partition leur a enlevées. Sarah, par la mémoire familiale du ghetto de Varsovie et des camps nazis. Et c'est pour Sarah que Yehudith, mère d'une de ses amies, définit la maladie qui ronge la ville : « Tous ici, Israéliens et Palestiniens, Arabes et Juifs, comme tu voudras, nous partageons la même folie, c'est elle qui, comme la terre, nous divise et nous réunit. Nous partageons une même hantise, tous, nous sommes habités par des cohortes de morts. »
À ce poids de l'Histoire, à cette présence, en elles, de disparus inconnus, auxquels elles tentent d'abord d'opposer l'élan vers la vie, vont s'ajouter les horreurs de la guerre dans Jérusalem. L'attentat dans lequel un ami de Sarah est tué, et la répression tout aussi sanglante de la police israélienne qui frappe la famille de Leïla. L'amour sauvera Sarah de la haine, mais pas de la mort. Leïla, moins libre, n'aura pas la possibilité d'aimer avant de disparaître, la taille entourée d'une ceinture de dynamite, bourreau et victime à la fois.
Francine de Martinoir
LA CROIX - 30 août 2012
LA VIE
11/17 octobre 2012
Ce récit, servi par une langue ciselée et magnifique, apparaît d'abord comme un défi. Il appose deux voix que tout oppose, et pourtant si proches : celle de Sarah, jeune Juive élevée à New York, qui vient de débarquer à Jérusalem, forte d'espoirs et de rêves ; et celle de Leïla, jeune Palestinienne née dans un camp de réfugiés, qui éclaire son univers étouffant grâce aux livres et à ses désirs d'échappée.
Chacune sa route, d'abord conjuguée au même présent fragile et écorché de l'adolescence, jusqu'à ce que l'ultraviolence les fasse toutes deux basculer dans la radicalité. Même si Leïla a grandi dans le terreau de la répression, y a façonné ses résistances intimes, une mort de trop la chavire. Sarah, elle, va prendre une énorme gifle en arrivant sur les lieux d'un attentat. Le compte à rebours est lancé, le passé et l'Histoire dévorent le présent, le poids des morts écrase les vivants. C'est la tragédie qui réunira les deux jeunes femmes, sœurs en humanité et jumelles de malheur.
Dans ce roman implacable et très maîtrisé, Gwenaëlle Aubry réussit à se couler en chacune de ses héroïnes, dans leurs antagonistes vérités. Et son intrigue dit mieux que dix leçons de géopolitique la dramatique impasse du conflit israélo-palestinien.
Marie Chaudey
LA VIE - 11/17 octobre 2012
LE FIGARO LITTÉRAIRE
13 septembre 2012
Les sœurs ennemies
Une Juive et une Palestinienne à Jérusalem. Deux personnages symboles. Il serait vain de chercher qui a tort, qui a raison.
C'EST TROUBLANT : il y a deux jeunes filles que tout oppose, vraiment tout – la fortune sociale, l'Histoire, l'avenir. Deux ennemies, même, on peut le dire. Et ce qui est fou, lorsque l'une ou l'autre prend la parole, est qu'elles disent presque la même chose, si bien que, souvent, on ne sait plus laquelle des deux parle. Sarah a dix-sept ans, elle est juive, vivait à New York, se retrouve à Jérusalem après la séparation de ses parents ; son père est resté en Amérique ; sa mère, décrite comme folle à lier, a voulu fuir le 11 Septembre. On prévient la gamine : « Et il faut aussi que tu comprennes (…) que la guerre, tu la retrouveras là-bas. » C'est-à-dire en Israël. Leïla a le même âge que Sarah, elle vit aussi dans la ville sacrée. Elle est palestinienne.
À partir de ces deux personnages, Gwenaëlle Aubry, Prix Femina en 2009 avec son remarquable roman Personne, construit un récit à deux voix. Deux voix singulières. Deux voix distinctes et semblables à la fois. La scène forte du livre, métaphorique, reste le moment furtif où Leïla croise Sarah. La Palestinienne est devant un miroir, elle se regarde. La Juive a le même geste, et se regarde sur un autre miroir posé à côté. Leïla jette un coup d'œil et raconte : « Et là, un instant, j'ai vu dans le cadre droit deux visages si semblables que je n'ai plus su qui je regardais. »
Jeu de miroir
Ce jeu de miroir revient souvent. On pourrait prendre des phrases au hasard et tenter de savoir de quelle bouche elles proviennent. Le jeu n'est pas si simple. Qu'on en juge : « Nous partageons une même hantise, tous, nous sommes habités par des cohortes de morts. » C'est une proche de Sarah qui parle et explique : « (…) oui, tous ici, Israéliens et Palestiniens, Arabes et Juifs, comme tu voudras, nous partageons la même folie, c'est elle qui, comme la terre, nous divise et nous réunit. » Tous vivent dans « ces frontières fragiles » et « encerclées ».
Par touches, çà et là, Aubry montre que tout cela vient de loin. Très loin, même si elle situe son action en 2002, juste après le 11 Septembre et pendant la seconde Intifada. Il est vain de chercher qui a tort, qui a raison. Sans se prendre pour une essayiste, la romancière pointe les racines du mal. En premier lieu, l'éducation : il est édifiant de voir à quel point à l'école ou à la maison le bourrage de crâne fonctionne à plein jusqu'à faire d'une adolescente une candidate pour la mort. À l'instar de ce jeu de danses macabres d'enfants de quatre à six ans portant des kalachnikovs et des ceintures d'explosifs. La vision de l'Histoire, en second : Aubry reprend des extraits des manuels scolaires. Six pages frappantes où chaque élève n'apprend qu'une partie, celle qui fait de lui une victime (ou un héros), nourrit la haine et le désir de vengeance.
La réussite de Partages est incontestablement la création de ces deux personnages symboles, Sarah et Leïla. Deux portraits formidables. Gwenaëlle Aubry met de la musique dans ses phrases, joue avec la ponctuation. Résultat : son écriture, qui nous avait déjà séduits dans Personne, ajoute à la beauté vénéneuse de ces pages.
Mohammed Aïssaoui
LE FIGARO LITTÉRAIRE – 13 septembre 2012
LE FIGARO MAGAZINE
Septembre 2012
LIGNES DE VIE DÉCHIRÉES
Lauréate du prix Femina pour un récit consacré à son père, Gwenaëlle Aubry a quitté ses rivages intimes pour une terre « chimérique, indomptable » – et reconnaissable. Une terre qui se craquelle sous le poids de ses nombreux enfants – engendrés ou élus – s'écharpant sur son dos. Le roman qu'elle en a rapporté annihile les procès en légitimité. Quand l'empathie règne, les mots sont un onguent sur un sol miné. Dans cette complainte des ennemis irrémédiablement liés, elle prend deux visages.
Leïla et Sarah ont 17 ans : leurs traits se creusent déjà. Vivre en se sachant de trop. C'est le châtiment de la première. Elle a grandi ici, dans un camp où le couvre-feu scande les nuits. Autour d'elle, les enfants jouent au Juif et au martyr, quand ils ne le sont pas vraiment. Derrière les barbelés, il y a d'autres déchirées.
Il y a Sarah. Vivre plus fort pour ceux qui n'en ont pas eu le droit. C'est son châtiment. Là-bas, dans l'autre Eldorado où son grand-père et sa mère se réfugièrent jadis, des tours jumelles se sont effondrées, précipitant son exil. Autour d'elle, la plupart colonisent. Les autres devisent sur un « crime absolu » réparé par une « injustice terrible ».
Leïla, Sarah. Images en négatif d'une même tragédie. Leurs voix alternent puis s'entrelacent dans un final en forme de chemin de croix et d'apothéose. Grâce et effroi mêlés. Empruntant au registre des Écritures, la langue incantatoire de Gwenaëlle Aubry épouse les consciences, flirte avec la poésie en prose, diffracte la beauté dans les éclats de mortier. En 200 pages denses et sublimes, elle rend leur dignité à ces sœurs en humanité, de part et d'autre vaincues.
Jeanne de Ménibus
LE FIGARO MAGAZINE - Septembre 2012
L'EXPRESS
24/30 octobre 2012
Sœurs ennemies
À Jérusalem, en 2002, deux adolescentes, l'une arabe, l'autre juive, tentent, sans succès, d'échapper à leur destin. Partages, ou le grand miroir brisé de Gwenaëlle Aubry.
INTENSE
Deux destinées tragiques contées par Gwenaëlle Aubry.
Elles s'appellent Leïla et Sarah, ont 17 ans toutes les deux, pourraient être amies ou même jumelles… Mais c'est à Jérusalem que vivent les deux brunettes : Leïla, la Palestinienne musulmane, est confinée dans un camp depuis que le village familial a été vidé de sa population ; Sarah la Juive, petite-fille de Polonais exterminés par les nazis, a fui New York au lendemain du 11 Septembre avec sa mère traumatisée.
Ce sont ces deux voix, ces deux images en négatif d'une même tragédie, que Gwenaëlle Aubry, Prix Femina 2009 pour Personne, orchestre magistralement dans Partages, opéra sanglant qui ne connaît ni mièvrerie ni dogmatisme.
Jeux de miroir... Sarah découvre avec candeur sa nouvelle patrie, Leïla lui succède dans les ruelles d'al-Quds. Sarah affronte la perte de son ami Ben tué dans un attentat, Leïla subit les violentes représailles des policiers israéliens, tandis que son petit frère Amir joue au martyr et au Juif avec ses copains. Sarah s'enflamme pour Lubitsch et Kubrick, Leïla rêve de Technicolor, de bras nus et de l'Amérique d'Hemingway. Las ! De chaque côté des barbelés, l'histoire vacille, les manuels scolaires distillent leur venin.
« … Nous partageons la même folie, c'est elle qui, comme la terre, nous divise et nous réunit. Nous partageons une même hantise, tous, nous sommes habités par des cohortes de morts », souligne une Israélienne pacifiste à bout de souffle. Comment être maître de son destin lorsqu'on a 17 ans, qu'on porte le prénom de défunts et le poids des siècles sur le dos ? À son tour, Sarah se laisse emporter par la haine, Leïla s'emmure dans la maladie et le mutisme. L'une finira par trouver l'amour, l'autre se retrouvera dans le néant. Bientôt, les sœurs jumelles s'embrasseront.
Marianne Payot
L'EXPRESS - 24/30 octobre 2012
| EXTRAITS |
Voix de Sarah : « Ce n'était pas une guerre ordinaire. Ils voulaient notre mort plus encore que nos terres. Ce n'est pas qu'ils ne voulaient pas vivre avec nous : c'est qu'ils ne voulaient pas de nous vivants. […] Mais ce qu'ils ne savaient pas, c'est que nos larmes et notre pitié, nous les avions épuisées, que pour avoir subi la plus grande violence, toute autre nous paraissait négligeable, qu'il était juste, finalement, qu'à notre tour nous ayons en partage l'injustice et la haine, voilà, ça y est, je l'ai dit. »
Et celle de Leïla : « Je crois en la gloire plus qu'en la victoire. Je crois en la beauté de ce visage de lune pâle et de ce regard aimanté, en celle des destins imprévus et des fils rompus, je crois en la beauté des corps offerts, du sacrifice et des feux d'artifice, je crois en la beauté des vaincus. […] Et comme le vieil homme, je crache dans la mer. »
L'HUMANITÉ
13 septembre 2012
Deux destins au miroir de la tragédie
Leïla, Palestinienne, et Sarah, Israélienne, sont unies et séparées par la même violence. Avec Gwenaëlle Aubry, la littérature donne rendez-vous à l'histoire.
L'une est devant le mur (dit des lamentations), l'autre sur l'esplanade des Mosquées, juste au-dessus. Quelques dizaines de mètres les séparent : tout un monde dans cette ville que les uns nomment Al Quds, les autres Yeroushalaim. L'une vient de New York, l'autre d'un camp perdu. Et puis ce geste. La fille de New York sort de son sac un foulard qu'elle noue sur sa tête, devant un miroir. Elle y voit deux visages, le sien et celui de l'autre : « Si semblables que je n'ai plus su qui je regardais. »
DESTINÉES JUMELLES
Ces deux visages qui partagent leur reflet, le temps d'un regard, sont ceux de Sarah et Leïla. Elles ont toutes les deux le même âge, dix-sept ans. Gwenaëlle Aubry a choisi ces destinées jumelles et opposées dans ce cinquième roman, elle va les tresser, figures de la séparation, si proches et pourtant distinctes. L'itinéraire de ces femmes, d'abord. Sarah vient de New York, sa famille venait de Pologne, elle est arrivée en Israël au lendemain de l'attentat contre les Twin Towers, même si ce n'est pas cela qui a motivé la décision, rêvée depuis longtemps, de sa mère : « La guerre, tu la retrouveras là-bas », lui dit son père, fermement opposé à ce départ. Leïla a toujours été là. Elle est « née en cage », dans un camp, et tout déplacement est un parcours d'obstacles. Entre la mobilité de l'une et la fuite de l'autre se constitue cette étrange paire, faite de similarités et d'oppositions, comme la symétrie que donne la vision du miroir.
Ce qu'ont partagé jusqu'ici ces deux jeunes filles, c'est un reflet commun, le trouble de se voir si étonnamment ressemblantes. La trajectoire du livre de Gwenaëlle Aubry est précisément de construire ces identités singulières, fondées sur des cultures, des conflits, et aussi les espoirs et les craintes de ces presque adolescentes qui tentent de saisir le sens de ce qui les entrave.
Le texte progresse ainsi, par tableaux qui se répondent, échos décentrés, contre-champs donnant les points de vue différents sur des thèmes communs. Ainsi, la liste des villages palestiniens conquis après le plan de partage de 1947 va jouer, dans deux scènes différentes, un rôle initiatique pour l'arrivante américaine, et celui d'un long martyrologe pour l'enfant de la nakba, la « catastrophe » en arabe. Les manuels scolaires qu'elles lisent se répondent sans s'entendre.
DU CÔTÉ DU DEUIL
Mais ce qui va unir Sarah et Leïla, c'est paradoxalement ce qui les divise le plus, la violence : attentats, représailles, elles sont, quelque parti qu'elles prennent, du côté du deuil. Comme le dit une vieille femme à Sarah, « ce sont eux qui se battent à travers nous (…) ces morts qui de toutes parts nous envahissent ». Jeunes ou vieilles, elles sont là pour ensevelir et pour pleurer, pour mourir. Ou pour tuer.
Gwenaëlle Aubry donne avec Partages un roman précis et documenté, très ancré dans la réalité contemporaine, sur ces fondements historiques et les discours qui en émanent et structurent les postures des acteurs. Mais, plus impressionnant encore est sa pénétration, sa capacité de se couler dans l'expérience sensible des deux personnages qu'elle construit, pour en faire surgir cette tragique gémellité.
Alain Nicolas
L'HUMANITÉ – 13 septembre 2012
MARIANNE
08/14 septembre 2012
Israël-Palestine : terres de hantises
C'est un journal intime de Jérusalem que livre Gwenaëlle Aubry avec Partages, un roman où la violence de l'histoire est sublimée par l'écriture. Son récit est composé comme une symphonie dramatique à deux voix, deux monologues antagonistes qui s'élèvent depuis la ville sainte. Celui de Sarah, 17 ans, héritière du prénom de sa grand-mère, juive new-yorkaise arrivée là après le 11 septembre 2001. Celui de Leïla, 17 ans, héritière du prénom de sa grand-mère, Palestinienne élevée dans un camp de Cisjordanie. Entre elles, « des collines rondes, des oliviers aux feuilles d'argent ». Et des positions inconciliables.
Sarah et Leïla ne se connaissent pas, mais leur regard, mieux qu'aucun autre, dit l'infernal quotidien, la désespérance d'une jeunesse condamnée à la guerre, ses peurs, et cette frontière intérieure de la haine, perpétuée sur un même terreau : la mémoire des morts. Lacéré de poésie, de passages en hébreu et en arabe, Partages dépeint une terre possédée par des fantômes.
Sur un sujet aussi brûlant, l'auteur, qui remonte à la création d'Israël, s'expose. Sa plume vibrante, le choix d'un titre au pluriel et l'ultime polyphonie qui scelle ce roman devraient pourtant lui épargner d'amères polémiques, tant elle s'attache à livrer au plus profond les écartèlements de chacun dans une supplique commune : « Nous partageons une même hantise, tous, nous sommes habités par des cohortes de morts. »
Isabelle Curtet-Poulner
MARIANNE – 08/14 septembre 2012
REGARDS
(CENTRE COMMUNAUTAIRE LAÏC JUIF DE BELGIQUE)
5 février 2013
Je craignais en abordant ce roman dont je ne connaissais pas l'auteur, par ailleurs philosophe et bardée de diplômes, je ne sais quelle vision un peu simple, ou simplifiée, du conflit israélo-palestinien. Une vision superficielle en noir et blanc, où le bon et le méchant sont clairement, hâtivement identifiés. Un peu trop de bons sentiments, quels qu'ils soient, le tout bien politiquement correct. Bref, j'allais marcher de clichés en stéréotypes. Eh bien non, j'avais bien tort.
Il y a là, dans Partages (le titre vaut programme), une indéniable probité morale, une tenue intellectuelle, outre un authentique talent littéraire, (ce qui ne gâte jamais rien) qui fait qu'on adhère au propos, aux personnages, à la vision, au ton surtout qu'a adoptés l'auteure : à la fois lyrique et grave.
Le prétexte narratif de ce poème à deux voix, contrapuntiques, c'est la non-rencontre de deux jeunes filles du même âge, d'une singulière gémellité, l'une juive l'autre palestinienne, habitant la même terre ou quasi, vivant à quelques kilomètres l'une de l'autre, mais en même temps si éloignées. Il n'y aura eu au total qu'un furtif regard dans un miroir de la Vieille Ville, et voilà tout.
Pour Sarah, l'Arabe, c'est le danger, le terroriste potentiel qui ne lui inspire que la peur. Pour Leïla, le Juif, c'est l'usurpateur, celui qui est venu et a bien tout pris. Au camp où elle habite, les enfants jouent au Martyr et au Juif, le premier faisant exploser le second. Leïla, enfant, entendait parfois un coup de feu : c'était un gamin abattu, simplement sorti chercher du pain. Heureusement, les ventres des femmes engendrent des guerriers…
Quant à Sarah, avec sa mère elle est arrivée encore lycéenne des États-Unis, après les attentats du 11 septembre, laissant le père rétif aux voyages. D'un attentat à l'autre Sarah sera témoin du terrible attentat au marché de Mahane Yehuda (qui entraîne une explosion de joie dans le camp autour de Leïla); dès lors, elle va rompre avec une vision idyllique et manichéenne, où les Palestiniens sont forcément victimes et « nous » forcément bourreaux.
Il faut se normaliser, dit-elle, accéder enfin, comme les autres, à l'injustice, voire à la haine. Ce roman, clairement engagé, annonce la couleur : « Les États, comme les hommes, naissent dans le sang et les cris, tout procède de la violence, mais cette violence que nous avons faite aux autres et qu'ils subissent encore, nous ne pouvons continuer à la nier. » Et de citer Moshé Dayan qui disait en 1956 : « Nous leur avons pris leurs villages et leurs terres, nous ne pouvons pas leur en vouloir de nous haïr. »
Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce livre, quoi qu'on en pense au fond, est écrit avec amour, et même ahavat Israël. J'en veux pour preuve la page admirable que l'auteure consacre au Yom Hashoah à Jérusalem, évocation saisissante et d'une grande profondeur.
Les pages sur la mémoire juive dont Sarah est dépositaire trouvent leur pendant dans celles, tout aussi fortes, sur la mémoire palestinienne, faite des noms égrenés des villages détruits au printemps 1948, les habitants tués ou chassés de leurs maisons aussitôt détruites, futurs réfugiés des camps du Liban, de Jordanie, de Syrie, de Gaza… Dire la séparation, l'incompréhension et la nécessité absolue, urgente, de la rencontre, tel est en somme le message de ce roman vibrant, sensible, incarné, humain pour tout dire. C'est mieux, à tout prendre, qu'un énième essai politique.
Henri Raczymow
REGARDS – 5 février 2013
Podcasts

Gwenaëlle Aubry
Partages
Le Livre de Poche n° 33063, 2013
192 pages - 109 x 178 mm
EAN 9782253174851
Traductions

Croatie
Podjele
2014
Disput & Hrvatsko filološko društvo
Traduction Sanja Šoštarić
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