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Gwenaëlle Aubry
Perséphone 2014
Mercure de France, 2016
«… Perséphone, Fée Personne. Tu nommes pour moi la faille et l’élan, le massacre et le sacre, la vérité muette et les mots qui la scandent, le désir d’être matière et la forme à trouver. Tu condenses les corps que j’ai aimés et l’espace glacé qui les sépare. Les livres s'écrivent entre les corps. Ils naissent des révolutions fragiles qui bouleversent la chair et défont l’ordre des mots, de ces précaires mondes à l’envers. Je n’écris pas à la place de la vie. Et pas non plus depuis la place du mort. J’écris en écho à la souveraineté de certains instants vitaux, pour combler le manque où ils m’ont laissée, pour perpétuer leur intensité. Je ne sais pas d’autre façon d’en revenir, d’en sortir sans les trahir : farder leur matière, changer en monde ce qui gît sous les jupes de la terre, peindre un masque victorieux, écrire pour maquiller le cri en rire et le sexe en visage.»
Bleue
Paru le 01/01/2016
Genre : Littérature française
120 pages - 140 x 205 mm
EAN : 9782715242258
ISBN : 9782715242258
librairie mollat
Gwenaëlle Aubry
présente son ouvrage Perséphone 2014.
Sélection Presse
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LIVRES HEBDO - 6 novembre 2015
LE MATRICULE DES ANGES - N°169/2016
LE MONDE DES LIVRES - 22 janvier 2016
LA CROIX - 28 janvier 2016
LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - février 2016
MARIANNE - 22-28 avril 2016
LIVRES HEBDO
6 novembre 2015
« Rites et mythes »
Gwenaëlle Aubry tisse, en écho avec le mythe et par-dessus les siècles, les portraits de jeunes filles oscillantes.
À 18 ans, elle est « entrée dans le mythe en même temps que dans la vie », raconte la narratrice de Perséphone 2014, le quatrième roman de Gwenaëlle Aubry publié par le Mercure de France.
Auparavant, en ouverture, la philosophe, auteure de Personne (prix Femina 2009) et de Partages (2012), rappelle l'une de « ces vieilles histoires folles limées par les siècles » : celle de la fille de Zeus et de Déméter qu'on appelait Core, « la jeune fille », avant qu'Hadès, le dieu des Enfers, son oncle, ne l'enlève. Recherchée éperdument par sa mère qui affame les humains en représailles, elle deviendra, après l'arbitrage de Zeus, Perséphone, maîtresse d'Hadès, reine des morts, partageant sa vie entre la terre et les Enfers. Un culte aux rites secrets en hommage à Déméter et à sa fille a été rendu pendant mille deux cents ans à Éleusis, près d'Athènes. Là se termine le roman, une mère et sa fille adolescente parcourant les vestiges du lieu des « Mystères ».
« Alors vient un jour où vous vous dites qu'il est temps de saisir ce qui vous a saisie », annonçaient les premières pages. C'est donc dans « l'anonymat du mythe » que la narratrice « crypte » sa propre histoire, dans les échos de la voix de Perséphone, sœur d'abîmes et d'abandon, compagne de passage entre les mondes, qu'elle retrace, encodée, sa propre jeunesse. Dans cinq chapitres intitulés « Ruine », le monologue de Perséphone, découpé en autant de moments contemporains (de 1989 à 1995), s'intercale entre les souvenirs à la deuxième personne d'une jeune fille qui court — « tu veux vivre à bout de souffle, en cavale l'âme à cru, tu as pour cela la réserve et l'élan ». D'une fille tombée elle aussi, à sa façon, dans « l'instant-précipice », « raptée », une fille qui, plus que tout, « suit pas à pas une proie intérieure ».
Proche d'un chant tragique, Perséphone 2014 n'est pas un roman traditionnel. Pas plus que n'est un essai biographique classique sur Sylvia Plath, Lazare mon amour, qui paraît simultanément chez L'Iconoclaste où ce texte avait été publié en janvier dernier dans l'ouvrage collectif L'une & l'autre.
Les deux livres pistent les mêmes traces, sondent avec familiarité les oscillations intimes des mêmes figures féminines : des femmes d'excès, des créatrices, des amoureuses, scindées, oscillant entre le tout et le rien, le trop-plein et le vide, l'effroi et la jouissance, le solaire et le ténébreux, le dessous et la surface, l'élévation et la tentation de la « chute au fond du monde ». Des femmes à double visage, entre deux eaux. Et on trouve surtout, centrale dans ces deux textes, la nécessité de donner une forme, unique, à ce balancement vital, de trouver « sa » forme. Pour la poétesse américaine comme pour l'écrivaine française, l'enjeu de l'écriture.
Véronique Rossignol
LIVRES HEBDO - 6 novembre 2015
LE MATRICULE DES ANGES
N°169/2016
« La voix de la chair »
De vérités abruptes en instants fondateurs, c'est le point d'ajustement de l'écriture et de la géométrie amoureuse que traque Gwenaëlle Aubry. Fascinant.
On entre dans le mythe comme on entre dans le risque. En s'envoûtant soi-même. « Pour entrer dans le mythe, je suis passée par la bouche, le sexe, la tête d'un homme. [Perséphone] il la connaissait bien, il m'a offert son portrait. »
Ce détail — pour qui a de la mémoire — nous renvoie au tout premier livre de Gwenaëlle Aubry, Le Diable détacheur (1999, rééd. Mercure de France, 2012), et à l'histoire de la passion qu'il raconte, celle d'une jeune fille de 18 ans pour un homme de 43 ans qu'elle aima à cœur ouvert, à corps offert et auprès de qui elle connut l'Enfer et le Ciel. Un sacre et un désastre, comme il y en aura d'autres — « car ça recommence, petite, tu m'entends, ça recommence » — qu'elle revisite au prisme de la double figure de Korè-Perséphone, la jeune fille qui devint reine des Enfers et dont l'histoire condense emblématiquement celle de ces jeunes filles pour qui la vie, un jour, se résume tout entière en l'attente du miracle.
Se croyant immortelles, elles veulent « vivre à bout de souffle, en cavale l'âme à cru », guettant « l'imminence, la faille, la foudre », l'instant « où tout glisse, l'instant-précipice », celui qui répète le moment où la fille de Déméter, se penchant pour cueillir un narcisse, vit la terre s'ouvrir pour laisser place au char du roi des Ombres, qui sans lâcher bride, la saisit par le milieu du corps, l'enleva et reprit le chemin des Enfers. Korè raptée malgré ses cris, « où (j'aime à le croire, je m'en souviens) l'effroi se mêlait de triomphe ». Korè emmenée dans un autre monde, cueillie par Hadès qui la rebaptise Perséphone. Chaque syllabe déposée « une à une sur mes lèvres, sur mon front, une à une sur ma nuque et au creux de mes cuisses, et une à une elles composent un nom ». L'autre, « mon nom commun, mon nom d'avant, on pourra toujours le crier et même ma mère à pleins poumons par toute la terre, en deuil le supplier ou l'invoquer rageur, plus jamais je n'y répondrai ».
Avec le corps de Korè, c'est la chair, le sexe qui pénètre dans le royaume des morts. Hadès est « le point où se condensent tous mes désirs, toutes mes jouissances, le cœur où le monde palpite et s'effondre ». Elle a beau savoir qu'à l'écouter elle se perd, elle l'écoute et tombe plus loin encore, « tête la première dans son enfer privé ».
Sa mère, désespérée, peut la chercher, jurer que la terre restera stérile jusqu'à ce que sa fille lui soit rendue, rien n'y fait. Jusqu'au jour où Korè-Perséphone dut consentir à se partager entre le monde invisible et le monde visible, un jugement qui, la condamnant à apparaître et disparaître, dit l'essence de l'amour, l'entremêlement de ténèbres et de lumière qu'il est. C'est ce dont témoigne ce livre, et toutes les voix-sœurs qui parlent la même langue, « cette langue très ancienne pulsée de perte et de désir ». Des voix dont Gwenaëlle Aubry se fait le porte-parole : « Nous avons un règne et un nom (…). Des hommes sont venus à nous attirés par notre éclat. Ils ont ouvert nos livres et nous à eux nos cuisses ». Mais ce qu'ils ignorent c'est que « nous voulons tomber, pas juste céder, mais tomber, nous cherchons parmi eux celui qui nous mettra à terre (…), nous voulons ce ravage, ce saccage (…), nous voulons être matière vivante (…), rien d'autre entre vos bras qu'une immense vague de chair, le vide palpitant d'une étoile effondrée ».
C'est autour du vertige de ce point d'abîme et de cette ivresse de lucidité, que s'enroule le livre. Quelque chose d'aussi mystérieux que le pouvoir hypnotique du désir habite ces pages, comme resserrées autour d'une chambre secrète abritant l'écho d'une confession chiffrée. Livre qui retraverse le mythe de Perséphone pour dire combien il est toujours actif chaque fois qu'il s'agit d'inventer son destin, de se projeter dans le vide éblouissant de la dépendance extatique, de l'interdit et du jouir embrassés. De dire aussi que la littérature est avant tout affaire de jouissance et de plaisir, qu'on écrit « en écho à la souveraineté de certains instants vitaux » pour perpétuer leur intensité. « Je ne sais pas d'autre façon d'en revenir, d'en sortir sans trahir ».
Un point de vue et une façon de vivre qui furent ceux de Sylvia Plath dont G. Aubry brosse le portrait dans Lazare mon amour. Une sœur de Perséphone, qui voulait être tout et rien à la fois. Une qui, « revenue d'entre les morts », vécut entièrement du côté du désir, « et tant pis si ça ligote aussi et si ça réduit en charpie ». Qui publia non pour se délivrer mais pour se livrer pieds et poings liés. « Écrire, c'est se tenir au bord de cette béance-là : l'appétit des autres, leur puissance de dévoration ». Qui voulut tout : « la fusion et l'autarcie, dire "je" par les hommes et se perdre en eux ». Jusqu'à plus soif, jusqu'à ouvrir le gaz, à 30 ans.
Richard Blin
LE MATRICULE DES ANGES - N°169/2016
LE MONDE DES LIVRES
22 janvier 2016
Avec Perséphone 2014, l'écrivaine revisite l'ancien mythe grec des saisons, matrice tant de son œuvre que de sa vie même. Incandescent et poétique
« Gwenaëlle Aubry, mythomane »
Habitée, comme le grand poète irlandais W. B. Yeats (1865-1939), par le sentiment qu'« il existe pour chaque homme un mythe qui, si nous le connaissions, nous permettrait de comprendre tout ce qu'il a fait et pensé », Gwenaëlle Aubry revisite, de manière incandescente et poétique, celui de Perséphone, dont elle sent depuis longtemps qu'il lui correspond. « Le mythe était une matrice fabuleuse, écrit-elle. C'est en passant par lui que je suis entrée dans les livres, pendant des années je n'ai rien fait d'autre que l'écrire, c'était cela que je faisais, réécrire le mythe, raconter encore et encore cette histoire qui ne m'appartient pas et que tout le monde connaît. »
Raconter et vivre, faudrait-il ajouter, tant cette idée d'une réduction des vies à un mythe, aussi fascinante qu'effrayante, devient, dans Perséphone 2014, la métaphore organisatrice du récit de tonalité autobiographique que l'écrivaine, Prix Fémina 2009 pour Personne (Mercure de France), se propose d'engager. Gwenaëlle Aubry écrit comme pour trouver une manière littéraire de rendre compte d'un long travail sur soi, d'une patiente exploration de ses méandres, peurs, angoisses, désirs : « Pour me guider : rien, rapporte-t-elle. Je me fie à mes failles. J'y plonge les yeux clos, je plonge profond, je plonge loin, je ne savais pas que l'on pouvait descendre si bas à l'intérieur de soi. » Ce qu'elle a trouvé dans ce labyrinthe, dit-elle, « est venu nommer [son] désir d'être matière/[sa] jouissance, [sa] colère/la langue sans forme qu'ânonnent les rêves/ et le principe d'une beauté violente/ (…) vous étiez là, c'est là que vous étiez/ tout entière contenue et parfaitement cryptée ».
Née de l'union de Zeus et Déméter, Perséphone est enlevée par Hadès, le maître des Enfers, qui fait d'elle sa compagne. Folle de douleur, sa mère parcourt le monde pour la retrouver, et demande à Zeus de la faire revenir. Mais, liée à jamais à son époux depuis qu'il lui a donné « un aliment doux et sucré, un pépin de Grenade », Perséphone doit partager sa vie entre les Enfers et la Terre, selon les saisons. Elle va et vient entre les mondes nocturne et diurne, et devient, sous la plume de Gwenaëlle Aubry, l'image du clivage, accepté mais toujours conflictuel, entre l'expérience intense et déstabilisante de la vie onirique, fantasmatique et érotique, et le cadre rassurant, mais parfois monotone ou restrictif, que constituent la vie quotidienne et ses contraintes sociales.
« Musicalité puissante »
Une représentation aussi de l'alternance, au cours de sa vie, des périodes de grande passion amoureuse, dont on ne sait si elles sont l'enfer ou le paradis, au cours desquelles le couple se nourrit de lui-même et s'isole, et des périodes plus paisibles, dont on ne sait, non plus, si elles ont le goût de la liberté ou de la solitude, de l'autonomie ou de la résignation. « Perséphone, Fée Personne, entend-elle. Tu nommes pour moi la faille et l'élan, le massacre et le sacre, la vérité muette et les mots qui la scandent, le désir d'être matière et la forme à trouver. (…) J'écris en écho à la souveraineté de certains instants vitaux, pour combler le manque où ils m'ont laissée, pour perpétuer leur intensité. »
Alternant vers libres et récit en prose, mêlant aux passages récemment écrits une série de textes intitulée « Ruine » et commencée lorsque l'auteure, née en 1971, avait 18 ans, Perséphone 2014 paraît bien à l'étroit dans le cadre générique du « roman » qu'annonce sa couverture. Mieux vaut accepter d'emblée le caractère intensément poétique du texte pour en apprécier la force.
Reposant tout entier sur le principe de la métaphore, soutenu par une musicalité puissante et troublante, le mythe réécrit par Gwenaëlle Aubry résonne sans doute de manières très variées chez les lecteurs. Il incite assurément, comme rapporte l'avoir fait la narratrice lors de sa première lecture du Ravissement de Lol V. Stein (Gallimard, 1964), à en noter des phrases, comme autant de fulgurances où semblent se condenser le particulier et l'universel, le flou et la clarté, l'hermétique et l'évident. Pour l'auteure, ce fut, dans le roman de Duras, cette phrase recopiée « sur un bout de papier, (…) punaisé dans [s]a chambre à côté des [s]es demi-dieux d'alors (Marilyn, Garbo, Ziggy Stardust) (…) : "L'idée de ce qu'elle fait ne la traverse pas." » Pour chacun ce sera, dans ce texte dense et inspiré, ce qui désigne « ce lieu vide, où s'échangent le désir et la mort », ce qui « fait vivre, écrire, et danser dehors ».
Florence Bouchy
LE MONDE DES LIVRES - 22 janvier 2016
LA CROIX
28 janvier 2016
Gwenaëlle Aubry revivifie des figures mythiques liées à son travail d'écrivain, à sa vie, et à une même obsession : le lien secret entre le désir et l'anéantissement.
« Le désir, la mort, l'écriture »
Rien de plus éloigné en apparence — en apparence seulement — que les deux figures revisitées par Gwenaëlle Aubry dans ses derniers essais : l'une appartient à la mythologie grecque, l'autre à la littérature américaine du XXe siècle. Fille de Zeus et de Déméter — la Terre —, Perséphone, adolescente et vierge, est enlevée par Hadès, le dieu de la Mort. Hadès — l'Invisible — règne sur les ténèbres et la nuit. Et la nuit, la mort, sous une forme particulièrement terrifiante, c'est ce que choisit, en février 1963 à l'âge de 30 ans, Sylvia Plath. Elle se suicide au gaz, au terme d'une courte vie pleine de réussites, de blessures, de ruptures, d'amours intenses et de dépressions sévères, d'enfants et d'écriture poétique (Ariel) et romanesque (La Cloche de détresse).
Comme dans ses précédents textes, Gwenaëlle Aubry, en scrutant les marges dangereuses, les zones d'ombre, s'interroge sur la fascination qu'exercent sur elle-même les lieux de la perte. Et elle revivifie le vieux mythe de Perséphone, longtemps réduit à l'image des saisons, de la Proserpine latine, vivant sous terre les six mois d'automne et d'hiver avec Pluton et revenant vers sa mère, le printemps et l'été. Rappelant que le mythe est une « matrice fabuleuse », elle interroge le visage de cette Perséphone, enlevée mais heureuse de l'être, ravie donc, au double sens du terme, par un dieu de la Mort terriblement séduisant. Qu'est-ce qui l'attire en lui ? Pourquoi cette fascination pour celui qui va lui apporter la destruction ?
Perséphone, dit-elle, c'est Fée Personne. Dans Personne justement, la narratrice partait sur les traces de son père mélancolique et rêvant de n'être plus rien.
Autour de cette nouvelle figure, de ce mythe fondateur sur lequel se sont construites sa vie et son écriture, Gwenaëlle Aubry fait tourner des scènes vécues : des paysages anglais ou parisiens, des statuettes grecques, des séquences de la littérature ou du cinéma, les sœurs Lisbon de Virgin Suicides, la Lol V. Stein de Marguerite Duras, emportée elle aussi par le ravissement, des photos de fillettes de Chris Killip. Autant de formes différentes d'une même obsession, d'un même mystère : le lien secret entre le désir et l'anéantissement.
Aux dernières pages, le tournoiement s'arrête près d'Athènes, à Éleusis, lieu des Mystères orphiques, espoir de renaissance ou de salut. Dans l'autre essai, autour d'une figure — le ressuscité, Lazare, qui revient d'entre les morts —, tournent des photos — l'Amérique des années 1950, un visage de jeune femme, des images de succès et de ruptures, d'amours, d'enfants, de deuil et de beauté. Mais les interrogations se font plus précises. À Sylvia Plath, écrivain comme elle, Gwenaëlle Aubry aimerait demander quel est « le point d'ajustement de l'écriture à la vie ». Entre le désir d'une Perséphone et son attirance pour la perdition, s'est glissé chez Sylvia le désir de créer ce que la vie ne peut donner. L'écriture, en elle, est née d'une envie de tout saisir, de tout embrasser, y compris la mort. Dernier mot tapé sur sa machine à écrire : S.O.S. « Mais, dit Gwenaëlle Aubry, je suis prête à parier que si ce signal avait été reçu elle serait une fois encore revenue d'entre les morts. »
Francine de Martinoir
LA CROIX - 28 janvier 2016
LE MAGAZINE LITTÉRAIRE
février 2016
« Dionysos au féminin »
Mêlant récit et essai, un roman-variation hanté par la figure mythique de Perséphone.
Voici le dernier secret, l'ultime mystère : « Les livres s'écrivent entre les corps. Ils naissent des révolutions fragiles qui bouleversent la chair et défont l'ordre des mots. » Le corps à tâtons, l'âme dans les limbes, le nouveau roman de Gwenaëlle Aubry, Perséphone 2014, est une plongée aux enfers, un retour au labyrinthe. Méditation sur les ruines, voyage au cœur des temples et des autels, ce roman-variation sur l'exil intérieur, à travers le débord et l'oubli, guette la trace des corps où les mémoires en lambeaux tissent des fragments. Mêlant récit et essai, cette musique de l'étrange et du lointain nous offre dans les masques et les rires une Perséphone d'aujourd'hui, Dionysos au féminin : écrire pour maquiller le cri en joie et le sexe en visage.
« Je suis la Reine infernale, celle qui avec les âmes des morts danse la bacchanale. Nul ne se souvient que je me suis appelée Kore. Certains me nomment Pherrephatta. Je suis celle qui touche ce qui s'enfuit », écrit Gwenaëlle Aubry. Amante d'Hadès, partagée entre les enfers et la terre, épouse du roi des morts, née de l'union de Zeus et de Déméter, Perséphone hante le texte et traverse les jardins et les amphithéâtres : comment retrouver les premiers mots, les liens originels ?
Matrice fabuleuse, le mythe irradie nos rêves et pulvérise le roman par sa quête archaïque. « Je suis entrée dans le mythe comme jadis on entrait dans les temples, en passant par la spirale […] Il m'a projetée, flèche perdue, en Sicile, en Turquie, en Grèce. » La spirale traverse ici les événements de la vie et relance l'écriture.
Langue de rêve à la croisée du mythologique et du poétique, l'écriture de Perséphone 2014 est d'une richesse singulière. Des voix plurielles s'entrelacent, la mêlée des langues et des accents enjoint au lecteur de courir le monde par enjambées métaphoriques, de gagner un nouveau souffle. « La nuit, tu rêves d'îles aux architectures colossales et splendides, formes pures agencées, tu vas de l'une à l'autre, calme, heureuse, éblouie. »
Mobilisant un bestiaire fantasmagorique, garçons-loups et filles-ours, danseurs au visage de lionceau, le roman entraîne dans une danse sensorielle. Ronde des impressions ou ivresse de l'instant, cela tient du monologue et de l'extase des découvertes, au plus proche du tremblement, une ode à la vie : « Oui à tout, aux astres pièges et au défilé des morts, aux rites, aux cadences et aux lois, oui au cycle, à tous les cycles, celui qui fait tourner les grands damnés du ciel nocturne comme des petits rongeurs dans leur roue. »
La romancière passe du je au tu, du fort au faible, du présent au passé, du féminin au masculin, du gain à la perte, du minuscule à l'immense, du tragique au comique, d'Euripide à Adonis, des hymnes homériques à ceux de Pascal Quignard.
Soudain, en compagnie d'Elisa et de Liliana au bord d'une route en Macédoine. Au pied d'une montagne rase sur laquelle le nom de Tito est gravé en lettres d'or. Puis au cœur d'une montagne fraîche où l'« on sert des galettes très sucrées dont on enferme les restes dans un bahut de bois noir », car des ours rôdent la nuit.
Entre les figures animales terrestres et les constellations célestes, la Perséphone de Gwenaëlle Aubry est la création, le souffle qui court sous des noms divers et nietzschéens, comme la foudre, la terre, le rire, l'en avant. « Perséphone, Fée Personne. Tu nommes pour moi la faille et l'élan, le massacre et le sacre, la vérité muette et les mots qui la scandent, le désir d'être matière et la forme à trouver. »
Aliocha Wald Lasowski
LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - février 2016
MARIANNE
22-28 avril 2016
« Le ravissement d'une jeune fille »
Dans Personne (prix Femina 2009), Gwenaëlle Aubry avait choisi la forme de l'abécédaire pour faire un portrait saisissant de son père, un « homme sans moi » qui, au gré de ses phases maniaques ou de ses phases dépressives, tantôt tutoya le ciel et se prit pour un prince, tantôt erra, « mouton noir mélancolique » et damné, dans les boyaux de la nuit. Cette fois, dans Perséphone 2014, l'auteur se saisit du mythe de la fille enlevée à sa mère, Déméter, déesse de la Terre, par Hadès, le dieu des Enfers, pour peindre, en 115 pages, lyriques et ardentes, l'éclosion d'une jeune fille.
Intensité charnelle
L'auteur confie avoir d'ailleurs commencé à écrire ce texte quand elle avait 18 ans, et n'avoir, jusqu'à ses 24 ans, rien fait d'autre que de le réécrire, le mythe dévorant tout, chaque bribe de son existence venant s'y loger. Puis elle laissa le texte de côté, avant de reprendre, des années plus tard, ce qui fut pour elle « la trace d'un très ancien désastre ». En épigraphe de Perséphone 2014, on trouve d'ailleurs une phrase de Yeats : « J'ai souvent eu l'idée qu'il existe pour chaque homme un mythe qui, si nous le connaissions, nous permettrait de comprendre tout ce qu'il a fait et pensé. »
Pour apaiser la douleur de Déméter, Zeus fait en sorte que Perséphone partage sa vie entre la Terre et les Enfers. Ainsi fait la jeune fille du livre. Elle plonge dans les ténèbres. Puis comprend un jour qu'il faut survivre. Mais qu'est-ce que cela implique ? « Mourir l'immense vie que tu as vécue, vivre encore et à jamais de somptueuses petites morts, tu sais juste que tu ne veux pas mourir, pas juste mourir. Tu as voulu revenir. »
La jeune fille oscillera donc sans cesse entre le monde terrien, diurne et social, et le monde nocturne, secret et opaque, des grandes jouissances. Méditation sur l'écriture et la fabrique d'un écrivain — « Je n'écris pas à la place de la vie. Et pas non plus depuis la place du mort. J'écris en écho à la souveraineté de certains instants vitaux, pour combler le manque où ils m'ont laissée, pour perpétuer leur intensité » —, Perséphone 2014 frappe par son intensité charnelle.
Malgré la beauté de la langue, on peut, de temps à autre, dans ces pages, où l'on croise aussi bien David Bowie, Klaus Nomi, Radiohead que Søren Kierkegaard, Henri Michaux, Plotin et Homère, être parfois quelque peu dépassé par la puissance incantatoire du propos.
Demeure cependant, dans cet étrange livre, scindé en son centre par une page noire, une question essentielle : comment revenir des Enfers ? « Ça vous a fabriqué un grand lointain/découpé un visage de falaise, un sourire de lave/écartelé un corps sans contours, très étendu et très ouvert, où loger tous les autres/ombreux, innommables, innommés. »
Et, c'est vrai : nous faisons parfois, dans notre vie, l'expérience de moments d'une intensité si pure et si tranchante que nous n'avons pas envie de vivre au-delà.
Sarah Chiche
MARIANNE - 22-28 avril 2016
Podcasts
Traductions

Etats-Unis
Persephone 2014
2019
Asymptote
Traductions américaines partielles par Wendeline A. Hardenberg

Etats-Unis
Persephone 2014
2019
maramarietta.com
Traductions américaines partielles par Richard Jonathan
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